Questions de sécurité (1ère partie)
Il s'est écoulé 115 jours depuis que j'ai posé le pied sur le sol mexicain. Petit à petit, je me rapproche des 134 passés au Pérou, entre 2015 et début 2016, soit approximativement il y a dix ans. Depuis mon volontariat européen en Espagne, j'ai appris qu'il fallait à peu près un an pour commencer à effleurer la culture d'un pays, alors, à ce stade où je me rapproche du tiers de l'année, j'en apprends tous les jours et mon approche de la culture mexicaine est encore au stade embryronnaire.
Suite à l'arrestation et au décès d'El Menche, fin février, il m'est apparu intéressant de pouvoir faire un focus sur un thème récurrent du pays : la sécurité. Tout d'abord, comme au Pérou mais d'une manière différente, c'est un thème qui est présent dans de nombreuses conversations qui durent un temps, entre amis, ou dans la même famille. C'est dire si les Mexicains ont intégré le sujet dans leur vie quotidienne, mais l'événement de fin février m'a permis de constater modestement l'impact qu'il avait pu avoir au sein de la société. C'est pourquoi se sujet essentiel mérite d'être traité selon plusieurs temporalités et je vais commencer justement par celle du quotidien.
Une préoccupation de chacun au quotidien à défaut de pouvoir agir concrètement
J'ai le souvenir qu'au Pérou, pas un jour ne passait sans qu'une attaque, suivie d'une arrestation, ne soit diffusée à la télévision, caméra de sécurité à l'appui. Beaucoup de ces faits d'armes concernaient la capitale, que j'avais fini par arpenter presque du nord au sud, en tout cas dans les zones où c'était envisageable de le faire à pied. Depuis cette époque, les réseaux sociaux ont pris le relais dans la diffusion de l'information et aujourd'hui, elle apparaît de plus en plus instantanée. A Mexico City, dès les premières minutes après mon arrivée, j'ai été confronté à la Glorieta de los Desaparecidos (le rond-point des disparus), lors d'un passage en Uber. La réalité s'est imposée à moi, et la vue de ces centaines de visages a forcé le respect. Ce thème a ressurgi mardi dernier lors de la marche pour les droits des femmes, non sans rappeler que le taux de féminicides est particulièrement élevé ici : plus de 6 000 femmes ont perdu la vie par meurtre depuis 2019 au Mexique.
Pour une femme, s'aventurer seule dans les rues est souvent vécue comme une aventure. Nombreuses celles qui pressent le pas en traversant sur un passage piéton, ou à la course sur une rue. Les hommes adoptent habituellement une posture différente. Cette réalité de l'insécurité paraît presque souterraine et pourquoi, elle est aujourd'hui, heureusement souvent, difficilement palpable et compréhensible. Jusque-là, j'avais surtout connu cette problématique au Pérou et en Haïti, et elle s'était exprimée différemment. A Lima, et encore plus à Port-au-Prince ou à Delmas, je devais marcher avec mes deux yeux derrière. La carte jaune de l'ambassade de France m'indiquait un état de vigilance renforcée, encore davantage présent au crépuscule, où vivait une autre population dans la rue. Ici, que ce soit à Mexico City, Santiago de Querétaro, Celaya, Guanajuato et Cuernavaca, je n'ai pas eu cette sensation de devoir ouvrir davantage yeux et oreilles. Pourtant, cette insécurité réelle prend sa dimension aussi dans l'espace.
La sécurité et l'insécurité dans l'espace
Cinq villes et quatre Etats traversés. Au regard de tout le territoire mexicain, mes déplacements paraissent tout petits à l'échelle d'un territoire comme quatre fois la France. Mais les Mexicains que j'ai rencontrés et qui ont abordé le sujet se comptent au-delà des doigts d'une main, et comme je l'ai publié récemment sur Facebook, les autochtones ont toujours constitué ma meilleure sécurité. Je m'appuierai donc sur ce que j'ai ressenti, en complétant avec les expériences des locaux pour pouvoir présenter un meilleur panorama.
Sans surprise, c'est à Celaya, dans l'Etat de Guanajuato, que j'ai relevé la question de la sécurité comme la plus forte. Dans le triangle du narcotrafic, en zone rouge pour l'ambassade de France (formellement déconseillée) ou sur l'autoroute nord-sud selon d'autres personnes, Celaya m'a laissée une impression étrange. Je m'y suis rendu pendant la période de Noël pour le repas de l'année de l'entreprise BPC Casa et pour un mariage familial religieux, et j'ai donc amplement débordé sur un moment post-crépusculaire. J'étais en toute confiance, encore plus dans ces deux sites sécurisés (du fait des deux types d'évènement) mais, au vu de la réputation sulfureuse de la ville (la plus dangereuse du monde en 2023 selon le taux de criminalité par habitants), j'ai tout de même ouvert plus d'un oeil. Tout d'abord, sur l'autoroute qui mène de Santiago de Querétaro à Celaya, j'ai vu passer des véhicules de police américains, avec des officiers à l'arrière d'un pick up armés jusqu'aux dents. Une photo à ce moment-là aurait pu paraître impressionnante mais, dans les moeurs et coutumes du pays, il vaut mieux éviter de se prendre à ce moment-là pour un apprenti journaliste.
Je suis en zone rouge et pourtant, en plein centre ville, les festivités battent leur plein, les gens sortent pour faire leurs courses, pour vivre tout simplement. La nuit, dans un décor qui ressemble un peu à celui du Terminator de 1984, une jeune fille sans casque dévale les grands axes en scooter. Drôle d'endroit pour une rencontre. Celaya est peut-être l'exemple même de l'insécurité souterraine. Mais alors, qu'en est-il ?
J'apprends qu'un groupe Facebook est constitué de personnes qui témoignent d'une balacera (fusillade) peu après qu'elle éclate, au cas où elle viendrait à se produire. Le soir, j'ai recherché des points de comparaison entre le port de Callao, au Pérou, un des endroits de ma vie où je me suis senti le plus vulnérable, avec Celaya. Et la comparaison est difficile. Selon les humeurs des deux cartels de drogue ayant la main sur le trafic local, les balles peuvent voler à n'importe quel moment, et vous pouvez malencontreusement vous trouver sur la trajectoire. Le danger peut donc venir de partout, à n'importe quel moment, mais d'un point de vue statistique, il y a bien sûr et heureusement très peu de chances qu'il se produise au moment où vous y trouvez...
A Santiago de Querétaro, la situation est complètement différente. Le niveau de sécurité ressenti s'évalue complètement dans l'espace, et en tant que géographe de formation et de profession, je retrouve des repères beaucoup plus classiques. Le centre-ville historique se visite sans souci mais, de l'avis même des locaux, il faut garder les ouverts surtout la nuit, et encore davantage dans les rues sombres ou mal éclairées. La ville cache assez mal ses quartiers populaires, avec ses ́ombreux fils électriques suspendus ou à flanc de colline, souvent privés de fenêtre et de crépi. Le niveau de sécurité est relatif, mais suffisamment important pour attirer une population qui a grandi a l'échelle exponentielle au cours des dernières décennies. El Refugio est sorti de terre en 2010, Zakia est encore en construction, Zibata a encore des appartements à vendre. Pour Adriana, El Refugio est une bulle. Et a l'intérieur de ce genre de bulles, où la population recherche avant tout à vivre en paix, il y a encore un niveau de sécurité supplémentaire avec les fraccionamientos (sorte de lotissements) et leurs casetas (sortes de péages gardés) à l'entrée. La sécurité a un prix, celui de l'entretien et du salaire de tous les travailleurs du quartier, mais c'est ici que vit la classe aisée mexicaine, sans être millionnaire.


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