Sur la route de Compostelle - Camino Primitivo (2024) - 6ème étape : Colinas de Arriba - Berducedo (21 km)
Nous sommes le 4 octobre. Cela fait maintenant une semaine que je suis arrivé à Oviedo et que j’ai retrouvé Adriana. Nous sommes au tiers de notre parcours (cinq étapes sur quinze réalisés) et aussi au tiers de notre séjour. Pour moi, depuis le départ, ce Camino a pris une tournure particulière et a décidé de me mettre au défi avec mes limites du moment. J’avais vécu la partie espagnole du Camino Francés avec un sentiment intense de dépaysement, de joie, de fête et de liberté, bien aidé par une météo plus favorable (en tout cas plus sèche), par la multitude de rencontres dont la plus belle, et par la foi retrouvée d’avancer, dans un contexte international, vers Compostelle. Mais ce Camino Primitivo automnal est pour moi un grand défi, physique, mental, émotionnel, et ce jour-là, vers Berducedo, je vais connaître un coup de mou pendant une partie de l’étape. Heureusement, je vais pouvoir compter sur l’appui sans faille de mon binôme mexicain, qui par une parole, par sa détermination, par son calme, saura relancer la machine qui s’était grippée.
Les affaires ont pu sécher davantage dans cette auberge ultra-moderne de Los Hospitales. Nous avons disposé pendant la nuit de deux lits supplémentaires, et, en gestionnaires de l’espace que nous sommes, nous en avons profité pour les occuper, et, surtout pour ma part, pour sécher ce qui était important : le sac à dos qui était toujours humide depuis l’étape Salas-Tineo, et surtout les billets de train imprimés qu’Adriana prend en photo ce matin-là pour en conserver une sauvegarde. Echaudé par mon appel de fin avril à Frómista, j’en ai profité aussi pour noter sur mon carnet de notes le « localisateur », sorte de code à six caractères qui permet à la Renfe (la société de transport ferroviaire nationale espagnole) de retrouver votre billet en cas de perte.
Nous avons choisi de prendre le petit-déjeuner à l’auberge, et effectivement, tout nous amenait à prendre cette décision. Sur ce tronçon depuis Campiello, il n’y avait pas de commerce, et, pour nous qui choisissions logiquement de poursuivre notre chemin vers Berducedo via Los Hospitales et non via Pola de Allande, nous savions depuis longtemps que nous n’allions pas trouver de quoi nous ravitailler, ni même de quoi boire, sur notre route. L’ambiance est particulière ce matin-là à l’auberge. Elle ressemble d’ailleurs un peu à un refuge de montagne, perchée à 780 mètres d’altitude, et les pèlerins se préparent tous consciencieusement pour cette étape-reine, car elle culmine à 1 220 mètres d’altitude et promet des paysages exceptionnels. Susana, par exemple, est revenue sur le Primitivo pour vivre de nouveau cette étape unique et nous confiera plus tard que les deux expériences qu’elle aura vécues ne se ressemblaient en rien. Les pèlerins se préparent à affronter la météo, qui après un jour d’accalmie, semble de nouveau confirmer son envie de revenir au gris, sans qu’un déluge ne soit pour autant annoncé. Nous nous retrouvons finalement assez nombreux au petit-déjeuner, pour la somme modique de quatre euros, mais qui va confirmer mon sentiment que notre jeune hôte veut tout contrôler. J’en fais d’ailleurs part à Adriana. Le petit-déjeuner me convient plutôt bien, bien qu’à ce tarif-là je ne m’attends pas à des miracles, mais je ne suis pas revenu sur Compostelle une quatrième fois pour cela non plus. Les tranches de pain grillé, du beurre, de la confiture de fraise, des madeleines et un Colacao feront l’affaire, mais en 53 étapes, je n’ai pas le souvenir aujourd’hui d’avoir vu un petit-déjeuner aussi calibré, servi sur un plateau et récupéré comme tel. Je retrouverai plus tard cet esprit de contrôle, plus diffus, à l’auberge El Alemán, mais à vrai dire, cela ne me surprendra pas.
Nous partons, motivés pour vivre cette étape grandiose mais aussi un peu inquiets face à la montée abrupte qui s’annonce. Il nous faut en effet parcourir un peu plus d’1,6 km pour rejoindre le tronçon principal du chemin, qui vient de Borres, et accumuler déjà 250 mètres de dénivelé positif, soit près de 15 % dans les jambes dès le départ ! L’ascension est raide, Adriana part devant, plus légère, et derrière, je dois trouver un rythme d’entrée, toujours avec mes 8 à 9 kilos sur le dos. Il ne me faut bien sûr toujours pas forcer, accélérer, prendre le temps de laisser mon corps se mettre en chauffe, et compter sur l’appui de mes bâtons de randonnée, précieux dans la descente, mais dont l’assistance est cruciale au démarrage. La montée part en lacets, puis rejoint ensuite le filon principal en oblique. Il est amusant de constater au passage que certaines chaussures, toutes orphelines de leur paire, sont déposées sur les bornes comme des symboles du chemin mais surtout, certaines d’entre elles semble encore être en état… de marche.
Dans la montée vers Los Hospitales
4 octobre 2024 (Photo d'Adriana)
Un temps suspendu(s)
Nous retrouvons alors d’autres pèlerins, partis donc probablement de Borres, voir peut-être plus loin de Campiello, et qui eux ont une allure plus rapide, car leur montée s’est effectuée sur une pente beaucoup plus douce. Nous sommes un peu soulagés, mais notre répit est de courte durée. Globalement, cette ascension me convient très bien, car je suis adepte depuis longtemps des changements de rythme, que ce soit à pied ou à vélo, et plus généralement dans ma vie de tous les jours. La continuité, d’autant plus si elle m’est imposée, m’est bien plus difficile à supporter et je peux bien m’exprimer sur ce terrain, d’autant plus dans la fraîcheur et l’humidité ambiante, que ma cheville gauche supporte alors sans sourciller. Nous arrivons donc à un replat, en réalité à un col sur cette étape des hauteurs, et nous nous trouvons à l’Hospital de Paradiella dont il ne reste rien.
Il nous faut maintenant gravir la deuxième montée importante du jour pour arriver jusqu’à l’Hospital de Fonfaraón. Nous l’avions vu venir depuis plusieurs centaines de mètres, et, celle-ci nous emmène dans un décor plus minéral. De part et d’autre de nous, la brume nous envahit. Seuls le bruit de nos pas, de nos bâtons, et la visibilité de quelques autres pèlerins occupent le moment. Sous nos pieds, des pierres et de la terre glissante sont là pour nous rappeler que cette étape se mérite. Nous montons dans le nuage, nous arrivons progressivement sur cet ancien gîte d’accueil de pèlerins d’un autre temps, dont il reste encore les murs bien conservés. Mais le toit n’a pas résisté aux épreuves et aux caprices du temps, et à l’intérieur, rien ne pousse à y rester pour faire une pause ou même y établir son camp : tout n’est que boue sur plusieurs épaisseurs. Nous sommes une équipe et nous nous appuyons l’un sur l’autre, et dans ce terrain devenu herbes et pâtures, toujours dans une visibilité assez réduite, nous cherchons les flèches jaunes, celles qui nous amèneront dix jours plus tard en terre promise. Nous finissons toujours par les trouver et nous poursuivons notre Camino vers le Puerto de la Marta (Puerto = col en espagnol, dans ce contexte), à 1 118 mètres d’altitude. Le ciel est toujours bouché et le restera une bonne partie de la journée, mais le plafond sous lequel nous évoluons nous permet de voir une route en contrebas, grâce à quelques timides éclaircies passagères et un temps plus sec. Nous sommes bien en moyenne montagne, et dans cet environnement solitaire, mieux vaut ne pas faire fausse route car la déviation se paierait comptant.
A ce col, nous visualisons le fameux Puerto del Palo, point de passage obligatoire pour qui veut poursuivre son chemin vers Compostelle, en optant pour cette voie primitive. Il est dans la brume au loin, et la montagne transmet ici une âme singulière, difficile à décrire par des mots. Clairement, elle m’en impose. Derrière le brouillard, je ressens sa présence et elle contribue à rendre cette étape si authentique. Pour l’atteindre, il nous faut encore gravir le Pico de Freitas, à 1 204 mètres d’altitude, par un sentier des hauteurs mais dont la difficulté n’a rien d’inoubliable. Le col s’ouvre alors devant nous, avec ses quelques vaches, ses installations électriques plutôt sinistres (mais pas autant que le lendemain !) qui collent bien avec l’ambiance du moment, et quelques rares bancs où nous prenons un léger ravitaillement. Adriana, par sa présence, par son énergie, m’a apporté un appui invisible mais pas insensible tout au long de ce parcours en altitude, alors, dans la descente qui s’annonçait pour nous et pour beaucoup comme le tronçon le plus terrifiant des 320 kilomètres reliant Oviedo à Saint-Jacques-de-Compostelle, je vais prendre les devants.
La vallée de la Rivière d'Or, entre Montefurado et Berducedo
4 octobre 2024 (Photo d'Adriana)
La force de l’équipage
A ce moment-là, je retrouve une dynamique que j’avais un peu perdue en route depuis le premier de Los Hospitales. Clairement, la descente n’est pas facile car elle est certes pentue (près de 18 % de moyenne !), mais surtout incurvée, ravinée et empierrée et bien sûr, à tout moment, le Camino peut s’arrêter là. Mais, alors qu’elle coupe comme prévu la route AS-14 reliant Pola de Allande à A Fonsagrada (plus généralement les Asturies à la Galice), elle me paraît finalement moins redoutable qu’annoncé. Et, selon l’expression consacrée, il n’y a pas de quoi s’en faire une montagne. Alors j’ai un œil sur mon binôme en arrière, et je suis prêt à lui porter secours à tout moment. Nous n’avançons pas vite, peinons même à rejoindre le village désert de Montefurado, au pied de cette descente, et nous l’atteignons à près de 15 heures. L’ambiance sur les lieux est particulièrement solennelle, et, maintenant que le ciel s’est un peu plus dégagé, nous pouvons vraiment saisir ce que la montagne nous offre ce jour : la promesse de vivre une expérience unique, qui vaut réellement la peine de connaître pour tout pèlerin, mais qui n’est jamais véritablement complète. Elle ne s’offrira jamais totalement à nous, ne dévoilera pas complètement ses secrets, et me laissera comme l’impression d’avoir vu et parcouru un très bon film, mais d’en avoir attendu peut-être davantage.
A Montefurado, nous savons qu’il nous reste un peu moins de huit kilomètres à parcourir, et une dernière ascension d’un peu moins de cent mètres de dénivelé. A ce moment-là, malgré la distance relativement faible parcourue jusque-là, nous ressentons les effets de la fatigue et ne visualisons pas encore la fin. Nous atteignons Lago, et, jusqu’à Berducedo, nous allons jouer au chat et à la souris avec la route principale avant de la retrouver définitivement au bout. La fin du parcours est plutôt agréable, avec des passages beaucoup plus plats, parfois en forêt, nous permettant déjà de relire cette étape. Finalement, aux environs de 17 heures, nous arrivons à l’auberge municipale qui se trouve à l’entrée du village.
La vie à l’auberge : Comme souvent, langue maternelle oblige, mais aussi lorsqu’elle a effectué la réservation, Adriana se présente avant moi à l’auberge. Elle y retrouve Pedro, un Murcien, dont les premiers échanges paraissent rustres. Je me demande si nous allons être bien accueillis et finalement, derrière des abords plutôt directs lorsqu’il nous faut déposer nos bâtons et chaussures, notre hôte s’adoucit à l’intérieur, fait visiter l’auberge à Adriana, et lui explique qu’il vit même sur le site. Très rapidement, je sens que je vais pouvoir déposer tout ce qui m’a coûté dans cette auberge et finalement, je ne suis pas mécontent de retrouver là, dans ses couchettes à 9 € la nuit, un peu de l’esprit du chemin qui s’était évaporé dans les brumes asturiennes.
Ce soir, il n’y a pas de machine à laver, pas de sèche-linge, une auberge municipale avec des installations qui ont vu passer sans doute de nombreux pèlerins mais qui finalement s’avère pratique, plutôt bien agencée et spacieuse. Je retrouve là la nécessité de laver le linge à la main et je le mets un temps à l’étendage, déjà bien occupé car nous sommes arrivés tard. Nous ressentons tous les deux le besoin de nous reposer à la suite de cette étape de vingt kilomètres, mais physiquement exigeante, et surtout à la suite d’un ensemble d’étapes qui nous ont mené jusque-là. Nous savons aussi que l’étape suivante ne sera pas plus reposante, jusqu’à l’entrée en Galice, mais j’ai encore des fourmis dans les jambes. Le temps est à l’éclaircie, les pèlerins se regroupent pour discuter ou faire connaissance, et j’ai aussi besoin de me sentir là, vivant le temps présent, en simplicité. Je propose à Adriana de visualiser le menu d’un des rares restaurants ouverts de ce petit village qui a un côté agricole et « élevage » assez marqué et je me retrouve bien dans cet endroit qui m’en rappelle d’autres et qui me fait me sentir dans une paix intérieure dont j’avais besoin.
Je pars à vide et elle me met au défi de mémoriser le menu, à l’Albergue Camino Primitivo, où je sens qu’il est davantage possible de pouvoir manger qu’au bar. J’essaie d’en savoir plus sur l’heure de fermeture de la cuisine (en réalité 20 heures, mais de préférence à 19 h 30), et nous nous y rendons. Nous avons 500 mètres aller-retour à effectuer, et nous y prenons un repas simple mais bon avec deux plats copieux dans une salle assez déserte. Il y avait peut-être une jardinière de légumes, et un plat de spaghetti bolognaise. Sur le retour, nous récupérons notre linge, qui n’a pas eu le temps de vraiment sécher (à part un tee-shirt) et nous savons que nous devrons partir avec du linge humide dans le sac. Alors que nous partageons le dortoir avec un couple d’Israéliens, qui était là aussi à Tineo, les derniers lits de l’auberge se remplissent encore très tardivement. Pour moi, la nuit va ressembler à un autre défi : mon lit donne sur la rue, il n’y a pas de rideau et il y a un réverbère qui reste allumé tant que la visibilité n’est pas suffisante. Surtout, le réverbère va donner en ma direction, ce qui me promet une lumière constante sur mon visage pendant toute la nuit. Vais-je pouvoir dormir ? J’ai un plan. Réponse au prochain épisode.
De Colinas de Arriba au Puerto del Palo (Google Earth)
Du Puerto del Palo à Berducedo (Google Earth)
Profil de l'étape : L'ascension vers Los Hospitales débute dès l'auberge Camino Primitivo à Colinas de Arriba, avec des pourcentages élevés, surtout sur les deux premiers kilomètres, avant la jonction avec le chemin venu de Borres. Par la suite, la montée est très irrégulière jusqu'à Fonfaraón, avant de cheminer sur la ligne de crête jusqu'au Puerto del Palo. La descente mérite beaucoup d'attention par la suite avant d'atteindre Montefurado. Il faut prendre garde à conserver des forces (et surtout de l'eau, car il n'y a aucun service sur cette étape) pour effectuer la dernière ascension, avant de terminer paisiblement dans la forêt jusqu'à Berducedo.
Par ici la suite ! 7ème étape : Berducedo - Grandas de Salime (20 km)


.png)
.png)
.png)
.png)


Commentaires
Enregistrer un commentaire