Sur la route de Compostelle - Camino Primitivo (2024) - 2ème étape : El Escamplero - Grado (13 km)
A El Escamplero, je passe probablement une des nuits les plus difficiles et les plus courtes sur ce Camino Primitivo. Malgré un silence complet dans une auberge complètement déserte en fin de saison, et un silence extérieur qui ne nuit pas, je me réveille plusieurs fois et peine à chaque reprise à trouver le sommeil. Je ressens un peu d’hypertension. Prêt assez rapidement, j’attends qu’Adriana à son tour se prépare avant de quitter la chambre. Le sac de transport déposé devant la porte, la clé remise dans la boîte, nous sommes prêts à partir pour la deuxième partie de l’étape officielle qui doit nous conduire jusqu’à Grado, treize kilomètres plus loin, soit deux kilomètres de plus qu’hier. Si les dénivelés sont encore de la partie aujourd’hui, l’étape s’annonce tout de même moins vallonnée que la veille.
Un décor familier mais déconnecté du temps
En ce matin du lundi 30 septembre, la fraîcheur et l’humidité sont bien présentes au départ, et contrairement à la veille, nous abordons la descente après quelques hectomètres. Je ne ressens pas à ce moment-là les effets du manque de sommeil. La descente ne dure pas très longtemps, et rapidement, le chemin nous confirme que nous sommes bien dans les Asturies : il se redresse, se courbe, mais ne quitte pas vraiment la route jusqu’au village de Premoño, avec ses horreos. Nous poursuivons notre chemin jusqu’à Valduno, et après un virage à droite, l’asphalte devient plat. Nous rentrons pleinement dans la vallée du fleuve Nalón, et toujours silencieux, nous en profitons pour contempler l’espace environnant. Les reliefs, encore peu élevés à cet endroit, sont parfois couverts d’eucalyptus, ce qui me plonge treize ans auparavant en Galice. Plus près, je retrouve des pommiers qui sont d’ailleurs généreux à cette époque. Je suis pris alors d’une étrange sensation : j’ai l’impression d’avoir raté un épisode sur mon chemin de Compostelle, et j’ai aussi l’impression d’être revenu dans un endroit que je ne connais pourtant pas, mais qui me ramène à mon passé. Une drôle de sensation, celle d’être coupé d’une certaine continuité, bien loin de ce que j’avais ressenti sur le Camino Francés ; et en même temps un retour dans le passé, mais aussi bizarrement dans mes racines ligériennes. Je n’ai tout d’un coup plus la sensation de dépaysement si nette que j’avais connue jusque-là, et j’ai la sensation, renouvelée assez souvent dans les Asturies, de me retrouver en France, dans le Massif central, et de vivre finalement un jour assez normal.
Paladin
30 septembre 2024
Arrivés à Paladin, après un petit passage dans la forêt mais toujours sur l’asphalte, qui ne nous a pas vraiment lâchés depuis le début de cette étape, nous en profitons pour marquer une pause à la Villa Palatina, à tout juste cinquante mètres sur la droite. Il s’agit là aussi d’une auberge – restaurant, et nous y sommes bien accueillis, à un moment où le personnel s’active pour préparer le déjeuner. Le gérant nous apprend que, bien que situé sur le Camino Primitivo, l’auberge affichait encore quasiment complet la veille au soir, mais aussi que nous ne sommes pas les premiers français et mexicains de la saison. Les affaires tournent visiblement bien et nous profitons de l’endroit, et de la quiétude des lieux (il n’y a que quelques personnes présentes à ce moment), pour prendre notre petit-déjeuner : un café au lait pour chacun, et un bocadillo.
Nous laissons les rives de la petite rivière Soto pour poursuivre notre chemin. Au détour d’un virage, nous observons un viaduc de l’autoroute A 63, qui relie Oviedo à La Espina (nous en reparlerons bientôt), et ce viaduc est annonciateur des reliefs escarpés à venir. Sous un soleil maintenant plus dominateur, nous passons le village de L’Aracha, qui se termine aussitôt, et rentrons ensuite dans Peñaflor, que nous allons traverser pendant un long moment. Nous nous faisons alors une confidence : si le paysage que nous voyons à ce moment-là est agréable, rien n’est pour autant attractif. Les lieux nous paraissent relativement quelconques, peu attrayants, et ne nous donnent pas vraiment envie de nous y attarder et de nous y installer ultérieurement.
Alors que nous abordons la partie la plus étroite de la vallée, il nous faut maintenant traverser le fleuve Nalón sur un pont qui ne laisse pas vraiment la place aux pèlerins. Sur ce type d’ouvrage, j’hésite toujours à prendre une photo mais l’instant vaut quand même un souvenir. Nous tournons à droite et nous constatons que Grado est annoncé à seulement deux kilomètres, et en réalité, nous savons bien qu’il nous en faudra un peu plus. Je recherche le bon angle pour pouvoir prendre la photo que je veux, car la combinaison du fleuve et de la voie ferrée est assez singulière mais je ne parviendrai pas à trouver le bon angle d’approche pour la réaliser. Adriana est plus inspirée et, après un arrêt très bref, poursuit son Camino plus en avant.
Esprit es-tu là ?
Au détour du virage suivant, nous rentrons dans le village de Peñaflor proprement dit. Je suis un peu soulagé. Pour le moment, nous n’avons pas encore délaissé le bitume sur cette étape (et il faudra quasiment déambuler dans le petit parc de Grado pour le faire !) mais surtout, le Camino Primitivo commence à montrer – un peu – son âme. Jusqu’ici, le parcours ne nous avait pas vraiment laissé de répit ou de possibilité de le faire. Il est vrai que nous n’avions jusque-là pas effectué beaucoup de kilomètres, mais les quelques villages rencontrés n’ont pas laissé en nous d’empreinte indélébile. La coquille Saint-Jacques est bien là dans le décor, posée au sol à Oviedo, la flèche jaune nous rappelle bien notre objectif de manière récurrente et visible. En cela, il n’y a pas de doute, mais au-delà des symboles traditionnels et nécessaires pour que le pèlerin puisse se guider autrement que par Buen Camino, cette voie historique peine pour l’instant à dévoiler ses secrets. Peñaflor ne rentrera pas dans la catégorie des inoubliables, mais, heureux de pouvoir enfin dialoguer avec des autochtones, je m’ouvre à deux dames d’un certain âge et qui sont bien du pays. Entre les horreos asturiens et les maisons en pierre d’une autre époque, une maison à vendre se glisse là et les deux personnes tentent de nous proposer l’affaire : à 45 000 € la ruine, je reste intérieurement bouche bée, mais ce prix défiant toute concurrence a bien une explication. En effet, Peñaflor est en effet impeccablement situé, et très bien desservi par le train (deux antiques voitures de la Feve, ancienne société ferroviaire rachetée par la Renfe, mais qui n’a pas apparemment beaucoup investi dans la rénovation du matériel). Plus tard sur le chemin, nous retrouverons d’autres ruines et tenterons avec un certain amusement d’en estimer le prix.
Qu’importe, cet épisode sympathique m’a redonné goût au chemin. C’est d’ailleurs sur cet ultime tronçon de cette deuxième partie de l’étape officielle que nous faisons la connaissance de Sergio, un pèlerin espagnol peut-être un peu plus jeune qui, à l’inverse de nous, marche complètement au feeling. Parti aussi sur le Primitivo mais seul, il ne semble pas avoir de plan défini pour la suite. Nous aurons l’agréable surprise de le recroiser à plusieurs reprises, et Sergio nous accompagnera ainsi sans le vouloir sur notre périple de moyenne montagne.
Adriana devant un petit poney
Entre Peñaflor et Grado - 30 septembre 2024
Les animaux de la ferme sont toujours là – notamment ânes mais surtout vaches et chevaux – et égayent notre parcours qui, définitivement, ne figurera pas en tête de liste des plus belles étapes de Compostelle. Mais qu’importe, l’important est de saisir le moment présent, de profiter d’être ensemble, d’être aussi heureux d’arriver sur cette dernière ligne droite, et de continuer à lire les histoires que nous raconte le Camino chaque jour. Une personne rencontrée nous annonce que le soleil est blanc et voilé, et ceci est annonciateur de pluie. Mon expérience de voyage me dit qu’il faut toujours se fier à ce que les autochtones nous disent : le paysan que j’avais rencontré en avril avant d’arriver à Saint-Jean-le-Vieux avait observé le ciel et prédit la pluie. Elle s’était abattue dès la fin d’après-midi à Saint-Jean-Pied-de-Port. Et là, aussi conforme à ce que nous avions craint des prévisions météorologiques, la prédiction allait-elle se révéler une nouvelle fois exacte ? En tout cas, le ciel se couvre à l’arrivée à Grado, sans être toutefois menaçant.
Nous arrivons à Grado, terme de cette étape, par la gare et, à cette heure encore avancée de l’après-midi, les lieux sont déserts. Cette fin d’étape me rappelle dans certaines proportions la longue dernière ligne droite avant d’arriver à Saint-Palais, en octobre 2021, toujours avant la montagne. Mais contrairement à ce que j’avais vécu trois ans plus tôt, je me trouve ici encore en début de voyage, et ma condition physique est bien meilleure à ce moment-là.
La vie à l’auberge : Une fois entrés dans cette petite ville de près de 10 000 habitants, Adriana nous conduits directement à l’auberge La Quintana, non sans avoir repéré deux restaurants en cours de route. Il est toujours bon d’observer les lieux et de prendre l’information, surtout dans une aire urbaine, avant d’arriver sur les lieux d’hébergement. L’auberge, avec sa façade rouge ocre plutôt tapageuse, se trouve sur la route nationale 634 reliant Oviedo à Salas, et nous ne tardons pas à nous enregistrer et à déposer nos affaires dans la chambre à l’étage. Nous remarquons rapidement la température assez élevée des lieux, une température qui aura bien du mal à baisser au cours de la soirée, d’autant plus que nous ne pouvons pas vraiment nous protéger des insectes nuisibles et des moustiques qui pourraient nous envahir. En effet l’humidité et la température extérieure ne sont pas encore trop basses la nuit car l’automne vient de débuter et nous sommes là encore en plaine (partis d’El Escamplero à environ 260 mètres d’altitude le matin, nous ne sommes là qu’à environ 60 mètres d’altitude).
Nous échangeons ensemble pour savoir si nous avons le temps de prendre une douche et de laver le linge avant que les cuisines ne ferment, et c’est juste. Nous optons finalement pour le restaurant El Pepe Bueno. A l’arrivée, le lieu est bruyant et nous nous retrouvons dans un petit coin du restaurant. Je peine à comprendre le menu qui est proposé et termine finalement par une combinaison d’un plat de salade / tomate fraîche avec un plat de pommes de terre (ressemblant à des pommes de terre rissolées), d’œufs au plat et d’une viande mixée relativement grasse. Mais l’ensemble est plutôt goûteux. Ce qui nous est proposé ressemble à un menu pèlerin, suffisant pour nous satisfaire car l’étape n’a pas été si longue et assez tard aussi pour ne pas avoir trop faim le soir. Ensuite, nous profitons des services d’une laverie pour laver et sécher notre linge, ainsi que d’un petit parc, légèrement à l’est de la ville, pour nous balader en claquettes de randonnée et sans sac pendant que le linge tourne à deux reprises. L’air est plutôt frais en cette fin d’après-midi, près de la rivière Cubia, alors nous ne tardons pas ensuite. Nous nous observons et nous demandons : même amoureux de l’Espagne tous les deux, habiterions-nous ici un jour ? L’ingrédient – âme – qui nous a fait défaut jusque-là et qui ne se retrouve pas dans cette petite ville, où les gens sont pourtant semble-t-il simples et pas désagréables, nous empêcherait-il de rêver à notre projet secret ?
Le soir, nous prenons une petite collation en compagnie d’autres pèlerins, mais si l’ambiance est plutôt bon enfant dans la cafétéria (qui ne propose que le petit-déjeuner), nous n’entamons pas de grande conversation ni ne refaisons le monde. La priorité pour nous est à la récupération, car le lendemain vers Salas, les premières difficultés de ce Chemin Primitif vont s’annoncer, et elles vont s’avérer fidèles à ce que nous avions prévus. Alors, la prédiction du temps va-t-elle se réaliser, et quand ?
D'El Escamplero à Grado (Google Earth)
Profil de l'étape : La deuxième partie de l'étape officielle reliant Oviedo à Grado ne présente pas de difficulté particulière. Le parcours redescend des collines, longtemps sur le bitume, pour rejoindre la vallée du fleuve Nalón à partir de Premoño. Ce n'est qu'après le pont sur le fleuve et la traversée de Peñaflor que le chemin retrouve un aspect de piste et s'enfonce davantage dans la campagne. Cette petite étape nécessite donc un amont une préparation sur l'asphalte, de telle manière à conserver toute la fraîcheur physique suffisante avant d'entamer les étapes suivantes.
Par ici la suite ! 3ème étape : Grado - Salas (23 km)


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