Sur la route de Compostelle - Camino Primitivo (2024) - 1ère étape : Oviedo - El Escamplero (11 km)
Nous sommes à Oviedo du vendredi 27 septembre au dimanche 29 septembre. Pour ma part, j’avais voulu compléter mon sac à dos dès le départ de France et Adriana m’a réservé la surprise de l’hébergement de trois nuits (pour elle) ou de deux nuits (pour moi) jusqu’à ma découverte des lieux le soir même. Fidèle à elle-même et malgré le jet lag de huit heures à la suite de son atterrissage le jeudi, elle prévoit tout, se met en relation avec son hôte dans un appartement atypique situé dans un escalier de plusieurs niveaux, visite les quartiers du centre historique, récupère les deux nouvelles crédenciales, rencontre Tino qui s’occupera parfaitement du transfert de son bagage principal pendant tout le chemin, découvre le Campo de San Francisco que nous visiterons le dimanche matin, avant de nous lancer sur la route du Camino Primitivo. Elle prend même le temps de m’offrir deux tablettes de chocolat avec un petit mot personnalisé ! Je suis gâté même si, étrangement, cette petite attention qui me touche particulièrement m’en rappelle une autre beaucoup plus délirante, sept ans plus tôt, sur un autre continent. Pour ma part, treize ans après ma dernière visite dans cette grande ville des Asturies, je ne me rappelle de quasiment rien ou presque. Il faut dire que j’avais plutôt passé l’après-midi de ma visite à mitrailler le (joli) centre historique de photos, mais cette fois-ci, j’étais venu dans un but différent que d’effectuer un marathon extérieur touristique.
Ce week-end, avant de nous élancer, nous permet aussi de nous rencontrer de nouveau, après nous être quittés en avril à Belorado. Si le temps n’est pas toujours au beau fixe, la pluie nous laisse pour le moment tranquille. Alors je suis saisi d’émotion de revoir la pèlerine que j’avais suivi pendant des mois de l’autre côté de l’écran, pour préparer notre projet commun, et ce temps-là est précieux pour nous redécouvrir mais aussi nous accorder, savoir comment nous allions vivre notre chemin mais aussi et surtout notre quotidien. Jamais je n’avais poussé aussi loin la préparation, et je devais aussi me laisser guider à Oviedo vers l’imprévu, le partage, la surprise, la nécessité de laisser de côté la structure finalement rigide qui m’avait parfois conduit d’une étape à l’autre sur le Camino Francés. L’imprévu commence d’ailleurs pour moi dès le séchage de mon premier jeu de linge sale, puisque le sèche-linge condamne d’ailleurs presque d’entrée deux de mes trois paires de chaussettes « techniques » : l’une d’entre elles est visiblement déformée et réduite, et l’autre n’a pas bien séché et adopte des plis raides quasiment rédhibitoires.
Je n’étais pas venu spécialement là pour connaître une ville que j’avais apprécié, mais qui n’avait pas laissé en moi une émotion majeure au point de vouloir la retrouver à tout prix, contrairement bien sûr à Saint-Jacques-de-Compostelle et plus généralement, à la Galice. Le vendredi soir, dans le centre d’Oviedo, nous optons pour un bon wok dans un petit restaurant vénézuélien, le Tasty Poke Bar, situé sur la Calle Cimadevilla, à tout juste deux cents mètres au sud-ouest de la cathédrale Saint-Sauveur. Nous peaufinons tout de même notre préparation. Adriana a besoin du samedi pour pouvoir imprimer l’étiquette qui doit être posée sur son bagage transporté d’auberge en auberge. Après plusieurs passages près des bureaux de tabac, ou à la recherche d’imprimeurs, nous obtenons finalement ce que nous étions venus chercher auprès d’un petit magasin d’alimentation ouvert, vendeur de tout sauf ce qui est nécessaire pour constituer un repas, et dont les jeunes hommes derrière le guichet ont aussi tout sauf un accent espagnol. Nous souhaitons prendre un dernier repas un peu consistant dans un restaurant, à l’effigie du Camino Primitivo, mais à l’heure où nous passons le samedi, la cuisine est malheureusement fermée. C’est dommage, car la fresque aurait parfaitement pu nous lancer sur le chemin. Finalement, nous nous rendons à un supermarché, toujours dans le centre-ville, et optons pour quelques provisions à rapporter à l’appartement. Il y a visiblement là un évènement qui rassemble petits et grands, une semaine après les fêtes de San Mateo.
La ville, en dehors du centre historique, annonce les reliefs à venir très vite par son relief capricieux. J’observe les collines escarpées environnantes, et, après une balade en centre-ville sous un temps nuageux et finalement plutôt frais, nous rentrons une dernière fois à l’appartement pour nous préparer paisiblement à partir. Jusqu’à Santa Irene, lors de la dernière étape, nous nous lèverons ainsi assez tôt chaque jour, car Adriana doit impérativement déposer son sac le plus important à 8 heures du matin à la réception ou à proximité. Ce dimanche 29 septembre donc, l’heure de s’élancer sonne plus tôt que la veille, et nous laissons un des endroits qui se sera révélé comme l’un des plus spacieux et confortables de notre séjour.
Je suis équipé comme le jour de notre rencontre, le 13 avril sur les pentes de l’Alto del Perdón, avec une polaire noire pour faire face aux premiers frimas de l’automne. Comme toujours un dimanche matin en Espagne, la ville est très silencieuse, tout juste peuplée partiellement par les habitants noctambules de la veille, que nous ne fréquentons pas. Adriana m’emmène voir entre autres la statue de la petite Mafalda, enfant et héroïne de six ans d’une bande dessinée argentine, dans le Campo de San Francisco, un des principaux parcs urbains d’Oviedo, et dont les souvenirs me reviennent peu à peu. Peu à peu quelques passants viennent y promener leurs chiens (ou l’inverse), quelques canards viennent y promener leur progéniture (ou l’inverse), et l’esprit d’Adriana, embrassant un arbre vénérable, ne se promène pas exactement. C’est ici qu’elle convoque les esprits, en leur demandant probablement leur protection sur le chemin. L’instant est silencieux. J’ai à la fois envie de quitter les lieux et d’y rester, car, en nous approchant du départ, nous venons également de refermer une première porte, une première auberge, un premier nid, qui nous conduira inexorablement à une nouvelle séparation difficile, mais cette fois au bout de notre chemin.
Adriana entre San Lazaro de Paniceres et Loriana
29 septembre 2024
Le roi n’est pas soleil mais le soleil est roi
A tout Seigneur, tout honneur, nous nous rendons donc sur le premier kilomètre zéro, et nous nous souhaitons mutuellement « buen camino », à la fois sur le parvis de la cathédrale, et devant la statue du roi Alfonse II, à qui nous devons donc ce chemin de Compostelle, version Primitivo, c’est-à-dire le tout premier emprunté par les pèlerins pour rejoindre le tombeau galicien de l’apôtre, officiellement 315 kilomètres plus loin. Il est 10 h 26, donc bien tard, et les cloches de la cathédrale ne s’arrêtent pas de sonner, annonçant peut-être – déjà – la messe dominicale à venir. Longtemps je me demanderai quelle mouche a bien pu piquer le roi pour avoir parcouru ce chemin tortueux, capricieux, défiant toute logique géographique, surtout sur sa version asturienne, là où la reine de Puente la Reina avait eu pour bonne idée de construire un pont, facilitateur de rencontres et de relations.
Je ressens bien évidemment une grande émotion, celle de partager de nouveau mon Compostelle, après m’être tant ouvert au printemps alors en électron libre. Mais je n’allais pas le partager avec n’importe qui. Adriana n’était plus la même qu’au printemps. Elle avait délaissé le noir puissant de ses lunettes et de ses cheveux et accepté la nature. Ce n’était que conforme à ce que nous allions vivre, où la nature allait se montrer caractérielle presque d’entrée. Fidèle à ce que j’avais déjà vécu quelques mois plus tôt, je ne me montre guère inspiré à sortir d’Oviedo, d’autant que je sais qu’il faut que je suive la coquille à l’envers pour rester sur le Primitivo. Adriana se sert de la fameuse application Buen Camino dès que le besoin s’en fait sentir et tient à ne pas perdre de vue le moindre carrefour, alors que mon habitude est de m’orienter plutôt à l’instinct.
Nous sortons sans peine du centre historique mais, alors que nous abordons des quartiers plus modernes et plus ouverts, où le neuf côtoie dans un ton bariolé ocre / gris pas toujours du plus bel effet l’ancien à la brique vermillon dominante, nous rencontrons quelques difficultés à trouver nos marques et devons parfois nous résoudre à l’arrêt. Ce n’est pour nous qu’une prise de repères : lors de notre rencontre le 13 avril après la fin de la descente de l’Alto del Perdón, nous avions déjà été confronté à une situation comparable à quelques kilomètres de l’arrivée à Puente la Reina. Je repère globalement la bonne direction, mais nous perdons encore une fois le signal (les flèches jaunes permettent un bien meilleur repérage que les coquilles Saint-Jacques au sol) en approchant un magasin, au détour d’un rond-point. Le temps ne presse pas pour nous sur cette étape volontairement courte pour commencer, de onze kilomètres tout juste, et la météo ne nous oblige pas non plus à prendre des décisions contraintes. Nous prenons alors tout le temps nécessaire pour sortir tranquillement de la ville, que nous avions devinée peu à peu tant nous arrivons au bout de la longue zone résidentielle, et, arrivé au pied d’un parc, nous comprenons qu’Oviedo se trouve désormais derrière nous.
Un chemin tortueux dès la première étape
Montée finale vers El Escamplero - 29 septembre 2024
Premières sueurs asturiennes
Nous sortons d’une zone pavée avant d’aborder une petite route de campagne qui nous fait rentrer rapidement dans le vif du sujet. La route se courbe assez rapidement, s’étrécit, nous met à l’épreuve tout de suite après les trois premiers kilomètres. Comme mon corps n’est pas encore habitué au poids du sac sur mes épaules, je conserve un bon moment la polaire, pour maintenir une couche de protection entre les deux brides et ma peau. Contrairement au printemps, mieux préparé à la suite de ma séance quotidienne de quarante pompes pendant un mois, je ne terminerai pas la première étape marquée par plusieurs hématomes à cet endroit, et le sac ne laissera d’ailleurs pas de trace. Adriana prend les devants jusqu’à l’arrivée et, lesté d’un poids plus lourd sur ces pourcentages parfois avoisinant les 8 %, je mets toujours un peu de temps avant de suivre son rythme.
Les premiers animaux de la ferme apparaissent rapidement aux alentours du premier village, San Lazaro Paniceres, et après l’artifice toujours un peu irréel de la ville, les Asturies apparaissent sous leur jour naturel : simples, rudes et proches de l’essentiel. On sent que la valeur travail a ici une importance particulière. Le paysage offre parfois des vues intéressantes sur Oviedo et les montagnes environnantes, quand ce n’est pas directement sur les jardins à proximité du chemin ou les pentes assez fortes des collines que nous traversons. Jusque-là, partis il est vrai assez tard par rapport aux habitudes des pèlerins, nous voyageons seuls. Nous avons l’impression d’être les seuls pèlerins sur cette étape, et cette sensation va d’ailleurs perdurer jusqu’à l’étape du lendemain. Au milieu de ce décor qui, d’entrée, met le physique à l’épreuve et vient nous renseigner sur notre – bon – état de forme, nous parvenons à maintenir nos forces, malgré la chaleur, jusqu’à Lloriana. Je profite d’une pause pour me réhydrater et quitter ma polaire, Adriana en profite elle aussi pour recharger les batteries.
Après avoir rejoint la route d’Oviedo à El Escamplero à hauteur de La Bolguina, nous franchissons un premier petit pont sur la rivière Nora et traversons ensuite le village de Gallegos. Il ne nous reste plus que cinq kilomètres tout juste, peut-être moins, et nous faisons face à une longue partie montante sur le bitume. A ce moment-là, nous nous faisons la réflexion qu’il y a certes moins de pèlerins que sur le Camino Francés, mais aussi que l’aménagement est moins important : nous aurons ainsi plusieurs tronçons où nous devrons prendre garde au trafic, car le chemin épouse à plusieurs reprises la route principale, sans avoir cherché à se frayer un autre chemin par ailleurs ou à proximité.
Après Gallegos, comme nous le savions avant, le Primitivo s’engouffre ensuite dans la forêt, pour une partie en faux plat descendant, avant de retrouver la route un peu plus loin pour une dernière montée raide. Avec ce temps favorable, mais tout de même relativement chaud dans la journée, le chemin n’est ici pas des plus difficiles. Adriana a encore de la réserve et démontre que son entraînement a bien servi pour effectuer cette première étape en forme de test. Quant à moi, je grimpe le dernier tronçon en grimaçant, ayant laissé quelques gouttes de sueur surtout sur la deuxième partie d’étape, et je ne suis pas malheureux de constater que nous avons désormais du temps pour récupérer.
La vie à l’auberge : Si nous devions initialement dormir à l’auberge municipale, nous avons finalement opté pour la combinaison repas du soir – nuit au Tendejón de Fernando, sur le premier hectomètre de la route de Grado (point final de l’étape habituelle). En échange, nous avons choisi de dormir à l’auberge municipale de Berducedo, après l’étape reine de Los Hospitales, et ce changement s’est avéré judicieux.
Nous étions presque seuls pendant l’étape et nous allons découvrir la foule à l’arrivée dans cette auberge – restaurant. Une foule enthousiaste, d’un certain âge, descendue du bus, qui était en itinérance ? Quoi qu’il en soit, nous sommes rincés et peu à l’aise devant cette cohue inattendue et notre seul objectif pour le moment est de rentrer à l’intérieur dans notre chambre et de nous y reposer. Heureusement, après quelques minutes de confusion d’une équipe sur les rotules – vient pour elle l’heure des congés d’un mois et de l’inventaire annuel – la gérante prend les choses en main et nous reçoit, jusqu’à nous indiquer notre hébergement, pourvu d’une salle de bains privative et d’une chambre rustique, un peu à l’ancienne, et dotée d’un troisième lit.
La douche, le lavage du linge et le repos sont bienvenus et, le soir, dans ce village qui ne dispose de rien car peut-être trop près d’Oviedo ou de Grado, nous nous rendons donc au restaurant. Un jeune salarié nous y accueille et nous dit qu’à cette heure-ci, il est seulement possible de nous préparer un bocadillo. Mais la gérante, qui a peut-être repris en main son équipe, fait son possible pour nous recevoir au mieux une deuxième fois et nous présente ce qui peut ressembler à un menu. Avec une salade de tomate / thon fraîche et un plat de résistance complet (était-ce un plat de frites et une escalope de poulet ?) avant un dessert, nous sommes satisfaits même si à côté, une mère de famille fume à tout va et semble parler familièrement. Je profite de l’instant pour me déconnecter, savourer cette première étape réussie (nous le célébrerons quasiment à chaque arrivée) et profiter un peu de la vue sur les montagnes. La vue annonce aussi ce qui va suivre : des sommets découpés, un plafond nuageux bas a fait son apparition, et nous récupérons notre linge avant que le froid de la nuit ne le saisisse… Le lendemain, il sera temps de s’enfoncer un peu plus dans les Asturies et de voir si, de nouveau, nous serons les seuls pèlerins à l’assaut de ce Primitivo.
D'Oviedo à El Escamplero (Google Earth)
Profil de l'étape : Cette étape, qui est en réalité la première partie de l'étape "officielle" menant les pèlerins à Grado, permet une mise en jambes directe sur le Primitivo. Le premier secteur est bien sûr entièrement urbain et relativement plat, mais avec des indications plutôt aléatoires, l'orientation n'est pas des plus faciles. Après un secteur commercial davantage de transition, la sortie de la ville est claire, et l'entrée dans la campagne inaugure un parcours vallonné dont le Camino ne se séparera jamais. Avec seulement onze kilomètres, l'étape est courte mais permet de tester ses jambes et sa capacité physique d'emblée.
Par ici la suite ! 2ème étape : El Escamplero - Grado (13 km)


.png)
.png)
.png)


Commentaires
Enregistrer un commentaire