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Sur la route de Compostelle - Camino Primitivo (2024) - Voyage aller (2ème partie)


Je finis par trouver le sommeil, bercé par les rails, rassuré d’avoir réussi à obtenir la correspondance. Il est à peu près 23 heures lorsque je tombe dans les bras de Morphée et je vais me réveiller un peu plus de 5 heures plus tard, parce que le convoi est à l’arrêt sans explication. Il est possible que le chef de convoi n’ait pas souhaité informer les passagers, plongés dans une nuit profonde et noire, surtout en couchettes. Toute la cabine dort, ou du moins paraît dormir, et, réveillé du fait que le train ne bouge plus, je suis de nouveau inquiet et je jette alors un œil à la géolocalisation : notre train de nuit est immobilisé en gare de Bordeaux Saint-Jean et va y rester planté là peut-être un peu moins d’une heure. Rien ne laisse présager d’un quelconque redémarrage pendant un bon moment, avant que, sans prévenir non plus, j’entende de nouveau le bruit des rails me bercer.

A partir de ce moment-là, je ne vais plus faire que somnoler : dans le doute, j’avais commencé à regarder les possibilités de correspondance à Dax au cas où le train ne parviendrait pas à combler son retard et surtout, je dois impérativement sortir à 6 h 10, au risque de me retrouver à Tarbes et donc, de devoir partir en sens inverse avec un nouveau billet. Je ne me rendors donc pas vraiment et, bonne surprise, le train arrive à l’heure prévue en gare de Dax. Je n’ai que dix minutes de correspondance, je n’ai mis les pieds dans la gare qu’une seule fois, et je reste sur une nuit agitée après une soirée qui l’a été tout autant. Mais, comme le hasard fait parfois bien les choses à la SNCF, après être sorti du train, je n’ai qu’à me diriger sur le quai d’en face pour me retrouver dans le TER en direction d’Hendaye, soit la frontière franco-espagnole, et à ce stade-là, je ne devrais plus être trop inquiet avant d’arriver à Oviedo.

A cette heure-ci, le train n’est pas trop rempli et il ne le sera jamais vraiment avant d’arriver à son terminus. Je passe les multiples gares, retrouve la ligne empruntée en avril dans le TGV en sens inverse et profite des quelques – rares – vues sur l’océan. Un Coréen (?) armé de sa coquille Saint-Jacques descend à la gare de Bayonne, peut-être pour prendre la direction de Saint-Jean-Pied-de-Port, aventure d’un passé récent pour moi. Juste avant de descendre au terminus, je fais brièvement connaissance avec deux autres pèlerins français, en partance pour le Camino del Norte et à la recherche d’un bus. Pour l’un d’entre eux, c’est le jour du bizutage sur Compostelle. La météo est à la tempête, le climat est capricieux et à l’arrivée, je vais découvrir une gare dans d’autres conditions que celle que j’avais laissée en avril. Lorsque je descends du train régional, je sais que je dispose d’un peu plus de trois heures de marge avant de monter dans l’Alvia de la Renfe, mais à Saint-Sébastien. Entre deux, il faut donc que je monte dans l’Euskotren, que j’ai découvert au printemps, celui que l’on surnomme le « Topo ». Adriana m’avait confiée une mission – rapporter deux pains au chocolat français – et je savais qu’il y avait une boulangerie en face de la gare, pour m’y être déjà approvisionné au printemps. Tout est à portée de main à cet endroit : une dernière banque pour retirer de l’argent avant de me confronter aux commissions espagnoles – à deux reprises comme en avril – et la fameuse boulangerie. J’ai la sensation que je suis à peine parti, ou que j’étais là presque la veille. Je n’avais pas envie de rentrer, et là, j’avais bien sûr envie de franchir la frontière une vingtième fois, bien que le temps n’invite clairement pas à la fête.

Je profite de la pause pour prendre mon petit-déjeuner aussi et pour ranger les deux pains au chocolat dans le sac à dos. Ce n’est pas simple de trouver un endroit pour les mettre à l’abri, du poids, des autres valises, des déplacements successifs, plus tard de l’autocar, et de la pluie qui va s’abattre d’ici peu. Sans me presser outre mesure, je ne tarde pas non plus parce que je sais que le chemin est encore long d’ici Saint-Sébastien. Je n’ai pas le temps de ressortir de la gare d’Hendaye et de me diriger vers l’Euskotren, dont la gare terminale se trouve à peine à une centaine de mètres, qu’une forte averse s’abat. Confiant, je décide de la laisser passer et, si l’intensité de la pluie diminue quelque peu environ cinq minutes après, elle ne s’arrête jamais complètement. J’enfile alors mon imperméable, je protège le sac à dos avec sa couverture jaune, et je pars vers la gare et vers l’Espagne. Peu avant de régler le trajet et de passer la barrière d’entrée dans le réseau de l’Euskotren, j’ai la sensation qu’il me manque quelque chose. Mais quoi ? Tous mes objets les plus importants sont à portée de main, pour éviter de passer mon temps à les rechercher dans le sac. Mais oui, les bâtons de marche ! Je n’ai pas encore marché un mètre sur le chemin de Compostelle version Primitivo que j’ai déjà perdu mes bâtons de marche… Mon esprit n’est pas totalement lucide, dû aux évènements de la soirée et de la nuit et à une nuit trop courte et agitée. Où les ai-je laissés ? Je me souviens de les avoir déposés sur le banc de la gare, car je ne les avais ni au distributeur automatique de la banque, ni à la boulangerie. Alors je reviens rapidement dans la gare d’Hendaye, et, coup de chance, ils n’ont pas bougé du banc. Je ressors soulagé, retourne vers le Topo avec une pluie plus dense, et conviens avec moi-même que, désormais en Espagne, il faudra que je démontre plus de vigilance pour arriver sans encombre dans les Asturies.

Prendre le « Topo » n’est pas plus difficile que prendre le métro mais, s’il n’y a qu’une seule gare de départ à Hendaye (d’ailleurs la seule en France sur la ligne), Saint-Sébastien dispose de plusieurs gares car c’est une ville plutôt étendue de près de 200 000 habitants. J’avais repéré dans ma préparation l’arrêt de Loyola et je le choisis donc, en sélectionnant également le nom basque de la ville, soit Donostia. Le trajet jusqu’à la gare d’arrivée, dans un décor semi-futuriste, se déroule sans encombre, mais à partir du moment où j’ai franchi la barrière, je sais que je vais me retrouver dans une immersion linguistique intégrale, comme cela ne m’était jamais arrivé auparavant. En effet, au cours de mes dix-neuf premières expériences, longues de quelques heures comme de plusieurs mois, j’avais toujours pu me reposer, même un peu, sur un peu de français. Là, je ne m’attends pas à retrouver des pèlerins francophones et, dans cette partie occidentale de l’Espagne, la situation est bien différente par exemple de la Catalogne, beaucoup plus touristique et où passent ou séjournent de nombreux Français ou francophones. Ce sera une bonne occasion pour mesurer une fois de plus mon niveau d’espagnol, et il sera comme je l’espérais, ni plus ni moins.

Comme un avis de tempête

La tempête s’abat sur Saint-Sébastien. Le vent souffle fort, avec des pointes avoisinant probablement les 80 km/h, la pluie est battante et de plus, le temps est plutôt froid, en tout cas c’est le ressenti que j’ai à ce moment-là. Je m’équipe alors en conséquence, avec l’imperméable remonté jusqu’au cou et la capuche, et, dans cette gare de l’Euskotren que je ne connais pas, il faut que je mesure le trajet jusqu’à la gare de la Renfe, située en centre-ville. Je décide de remonter le boulevard et de prendre la courbe à gauche, et après, de continuer plus ou moins tout droit pour m’approcher du centre. Je fais face aux éléments météorologiques dès la sortie de la gare, et, après plusieurs hectomètres, je ne semble pas me retrouver à l’endroit souhaité. Je ne suis pas en retard comme à Paris, il fait jour, mais je suis face à un nouveau défi : je ne peux pas utiliser mon téléphone pour me repérer dans l’immédiat. Je dois donc trouver un abri, sachant que je suis rapidement mouillé et que mes doigts sont aussi rapidement frippés. Je parviens à trouver un toit d’immeuble où je peux un peu m’abriter, rester à vue tout en étant discret, et je parviens suffisamment à sécher mes doigts pour me repérer une seconde fois.

L'entrée provisoire de la gare de Saint-Sébastien

L'entrée provisoire de la gare de Saint-Sébastien
27 septembre 2024

J’ai aperçu rapidement ce qui pourrait être le couloir du fleuve Urumea et je décide de le rejoindre, sachant qu’ensuite, je devrais le suivre jusqu’à l’aval. J’arrive près des bords du fleuve, que je devine en contrebas, mais, ne pouvant deviner le sens du courant si près de son embouchure, je dois me géolocaliser une seconde fois pour prendre la bonne direction, celle de l’aval justement. Plus rassuré désormais, j’y parviens plus facilement d’autant plus que la pluie et le vent se calment, me laissant pour la première fois profiter de ce voyage aller, ce que je n’ai pu faire jusqu’à présent depuis Riom. Je sais pourtant que je n’ai pas le temps d’aller jusqu’à la plage de la Concha, trop éloignée de la gare pour pouvoir en profiter, d’autant plus que le temps demeure changeant. En observant la voie ferrée sur ma droite et en visualisant les hauteurs, je pense arriver à la gare, mais en réalité, c’est trop tôt : il s’agit du Deustuko Unibertsitatea Campus, soit le campus universitaire, et la quantité d’étudiants qui passe par la zone ne laisse d’ailleurs pas le moindre doute. Je dois donc redescendre, poursuivre ma route toujours tout droit, avant d’arriver, sur la droite, enfin, à la gare de Saint-Sébastien.

Ou presque. Si celle-ci est bien annoncée, elle fait visiblement l’objet d’un grand plan de travaux, incluant même certaines voies ferrées, et il faut franchir une passerelle et tout un dédale pour finalement arriver sur le parvis de la gare, de l’autre côté. Vu l’ambiance un peu « zonarde » et tellement visible avec mon accoutrement vert et jaune, je ne ferai pas demi-tour pour visiter un petit peu la ville pendant le temps qu’il me reste.

Je rentre donc dans la gare par son entrée temporaire, descends d’un petit niveau, et, avec à peu près une heure d’avance avant l’arrivée du train, essaye de passer la barrière d’accès avec le QR Code de mon billet. Celle-ci me refuse l’accès, je vérifie alors qu’il s’agit du bon billet et retente ma chance. Voilà, il faut bien que je me relance en espagnol, alors je demande au guichet (ah ces vitres coupeuses de toute relation) et l’hôtesse m’informe qu’il faut que j’attende vingt minutes avant le départ du train pour passer. Avec des fourmis dans les jambes, je reviens un peu sur mes pas et reviens attendre quelques minutes plus tard. D’autres passagers sont confrontés au même problème et obtiennent la même réponse, ce qui me fait dire qu’une information écrite ne serait pas inutile. Finalement, avec quelques minutes d’avance, le précieux sésame peut s’ouvrir et nous permettre d’arriver sur le quai, où la pluie a refait son apparition.

L’accalmie enfin au bon moment

Je monte dans le train et me prépare à un trajet de quelques heures. Le paysage basque défile de nouveau, avec ses vallées vertes et montagneuses où se logent encore de vieilles usines délabrées et j’informe Adriana de ma localisation mouvante, car le train s’arrête dans plusieurs gares avant Miranda de Ebro, où nous sortons du Pays basque pour rentrer – revenir – en Castille-et-Léon. J’approche de Burgos assez ému, en souvenir de mon pèlerinage d’avril et j’observe au loin la Croix d’Atapuerca d’où j’étais descendu. Je suis sur les terres du Chemin, et bien dans des retrouvailles, après Hendaye et Saint-Sébastien. Peu avant Palencia, le contrôleur m’informe que je devrais descendre du train (je serai loin d’être le seul), car le tronçon qui relie Venta de Baños à Palencia, où le train devait initialement s’arrêter, est en travaux. Au cours de la préparation en France, j’avais été informé de cette perturbation et j’avais essayé par tous les moyens d’éviter le secteur, mais, à moins de prendre un autre moyen de transport ou de passer par Barcelone – bien plus cher – je n’avais pas le choix. Comme l’information n’avait pas été mentionnée sur le billet, je me disais que peut-être la situation avait été résolue mais non, le contrôleur me rappelle ce détail à mon bon souvenir.

Dans l'attente du bus de la Renfe, avec les autres passagers

Dans l'attente du bus de la Renfe, avec les autres passagers
Venta de Baños - 27 septembre 2024

Un autre contrôleur me confirme peu avant l’arrivée l’information donnée par le premier. Une dame assise à proximité se trouve dans la même situation, me permettant ainsi de bénéficier d’un repère visuel au cas où. A l’arrivée, je m’élance donc dans une petite gare d’une petite ville d’un peu plus de 6 000 habitants, logée là en Castille, sur les hauts plateaux. Une hôtesse nous convie à l’extérieur et, assez rapidement, nous nous retrouvons là, une petite trentaine, à attendre le passage du bus de la Renfe.

Une personne me demande la raison de mon attente, il n’y a pas d’autre animation au cœur de cet après-midi enfin ensoleillé qu’un groupe de jeunes qui se prépare à partir pour une animation festive (un match ?). L’autocar se présente après une demi-heure (même deux autocars successifs) et, sans un mot, le chauffeur ouvre les soutes et attend que tout le monde ait chargé son paquetage. Je n’aime jamais trop laisser mon sac dans la soute mais dans cette situation, je dois m’y résoudre.

Le chauffeur ne vérifie pas les billets des passagers et démarre en direction de Palencia, bien qu’à la lecture des panneaux, il semble prendre la direction inverse (Valladolid). Pourtant, au vu du nombre de personnes, et surtout du trajet du train précédent, je n’ai pas de raison supplémentaire de m’en inquiéter. Il emprunte l’autoroute et, au bout de dix kilomètres, sort de celle-ci pour nous déposer à l’arrêt prévu, devant le jardin jouxtant la gare de Palencia, là où je me trouvais encore fin avril. Encore des retrouvailles, comme celle du contrôleur qui oriente les passagers dans la gare. Pour Adriana, je ne suis plus qu’à un train de la retrouver. Je n’ai que dix-sept minutes de correspondance, et, malgré l’attente de l’autocar, je ne suis pas en retard.

Je monte alors dans l’AVE version Bombardier, le train le plus confortable et équipé comme un avion – ou presque, car les films, musiques et instruments d’orientation – ne sont pas encore opérationnels. Il va en direction de Gijón que je connais déjà, s’arrête à León que je devrais connaître pour le dernier épisode de ma route de Compostelle, et me laissera deux heures plus tard à Oviedo. Il est bien rempli, avec une clientèle davantage « haut de gamme » que les précédents, et après León, s’engage dans une succession de viaducs et tunnels qui annoncent la couleur montagneuse des Asturies. L’AVE, déroulant sa vitesse sur la voie ferrée, laisse la montagne à Mieres, et pénètre dans Oviedo. Je suis sur les starting-blocks, bâtons en main et après un nouveau passage pluvieux, le temps est de nouveau à l’accalmie. Je reviens à Oviedo avec émotion, treize ans ou quatorze ans plus tard, et surtout, la retrouvaille que j’attendais le plus est là, à deux mètres de la porte de la voiture ! Adriana m’attend sur le quai et, émus tous les deux, nous alors pouvoir débuter dans deux jours nos 320 kilomètres de randonnée qui nous mèneront au kilomètre zéro… et à une nouvelle séparation déchirante.

Par ici la suite ! 1ère étape : Oviedo - El Escamplero (11 km)

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