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Sur la route de Compostelle - France / Espagne à pied (2024) - 15ème étape : Belorado - Atapuerca (31 km)

Nous sommes dimanche 21 avril. Je me réveille paisiblement à l’auberge « A Santiago » de Belorado. Je sais que je pars pour une longue étape, je me prépare tranquillement. Il y a peu de monde dans la chambre, le couple de Japonais plus âgé que moi est déjà parti, probablement à la frontale. Je ne les reverrai pas. Alors qu’il est entre 6 et 7 heures du matin, j’observe le fond de la chambre pour savoir si le peu de pèlerins est réveillé. Non, il semble que certains dorment encore, ou peut-être ne sont-ils pas pressés de se lever ?

Je profite de la lumière du couloir pour laisser la porte entrebaillée, et, finalement, alors que tout le monde se met petit à petit en mode diesel, j’en conclus que tout le monde est bien réveillé cette fois. Je peux allumer la lumière en grand, terminer ma préparation, et me lancer dans cette étape. Une fois n’est pas coutume, je pars sans avoir pris mon petit-déjeuner. Tout d’abord, la chambre ne le permet pas vraiment, contrairement à d’autres auberges (bizarrement, c’est peut-être à Navarrete que cela était le plus possible, avec une petite table à disposition ?). Ensuite, il n’y a pas d’espace dans ce bâtiment, qui ne contient que les dortoirs et les blocs sanitaires. Ensuite, le bâtiment principal n’est pas éclairé à cette heure-ci et avec 2°C à l’aube, hors de question pour moi de déballer quelconque nourriture sur la table extérieure, là où j’avais cassé la croûte la veille en fin d’après-midi.

De toute façon, Adriana était passée par le village la veille et m’avait dit de m’arrêter à la Casa de los Deseos (la Maison des Souhaits, ou des Désirs), à Villambistia, le deuxième village. Son souhait était alors de retourner me voir à Belorado la veille, et il fut exaucé à cet endroit. Si j’ai bonne mémoire, c’est là qu’elle a su que le chauffeur de la compagnie de transports du groupe des coréens passait par là pour aller à Belorado. Elle m’avait dit de m’arrêter là, à quelques encablures du chemin sur la gauche, et de dire : « Vous vous souvenez d’une pèlerine mexicaine que vous avez reçue hier matin ? Eh bien, je suis le Français ». Je n’ai pas pour coutume de m’arrêter en cours de chemin, budget oblige parfois, besoin d’arriver en tête de file surtout mais là, je me devais de faire une exception pour la beauté du geste.

Je quittais donc Belorado, en passant par le centre-ville où j’étais déjà passé la veille, et en passant par une sala de fiestas (ai-je besoin de traduire après un samedi soir ?) où visiblement la fièvre avait fait son effet. Apparemment, les boissons avaient suivi un trajet coutumier en cette période de la semaine : de la bouteille au consommateur, et du consommateur à la rue, en effectuant un aller-retour entre la bouche du consommateur et son estomac. D’un coup, à la sortie, la moyenne d’âge était inversement proportionnelle à la moyenne des décibels et je prenais simplement garde, pèlerin et tout frais, de ne pas tomber sur un individu, ou plusieurs, pas en capacité de tracer tout droit. L’état de la rue me rappelait le botellón (endroit jonché de détritus après une fête nocturne) d’Avila il y a treize ans (déjà sur le blog). Finalement, cette agitation ne se limite qu’à une seule rue et, après ce passage, je retrouve la quiétude matinale d’une petite ville espagnole.


Entre Tosantos et Villambistia
21 avril 2024

La Maison des Désirs

Je quitte Belorado rapidement, sur un chemin qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de la veille, toujours globalement montant, et toujours assez près de la nationale 120. Il s’en écarte toutefois suffisamment, à la sortie de la ville, pour ne pas être perturbé par le bruit. Comme la veille, je suis parti seul. Je passe le village de Tosantos, sans histoire, et après un peu plus d’une heure de marche, je retrouve le fameux café à Villambistia. Je m’y arrête, m’adresse à la serveuse qui n’a pas l’air dans sa meilleure humeur, et attend le bon moment pour commander un grand gobelet de Colacao (une poudre de cacao populaire, donc avec du lait chaud, particulièrement appréciable ce matin), et deux croissants. Le visage de la serveuse change au moment où j’évoque l’épisode, et elle devient tout d’un coup plus ouverte, en me parlant aussi de la course de trial qui avait lieu hier dans le centre-ville de Belorado. Merci à toi Adriana, le charme a fait son effet ce matin, et je repars réchauffé et le ventre plein. Je ne tarde pas, car l’adresse a du succès et nombreux sont les pèlerins (il y a maintenant de plus en plus d’Espagnols) à s’arrêter. Le désir est fort ce dimanche matin sur le chemin, et ce café, à la façade effectivement bien visible, est particulièrement bien placé.

Sur ce parcours toujours vallonné, je prends bien garde de ne pas dépenser d’énergie superflue, parce qu’il reste à ce moment-là plus de vingt kilomètres à parcourir, et surtout les Montes de Oca à franchir prochainement. Je rattrape alors un jeune Allemand de 22 ans, Killian, venu sur le chemin lui aussi à la recherche de lui-même, semble-t-il quelque part entre école et monde du travail. Très détendu, avec un niveau d’anglais lui permettant de s’offrir n’importe quelle conversation avec qui que ce soit, Killian m’accompagnera quelques kilomètres pendant trois étapes. Nous poursuivons notre chemin ensemble jusqu’à Villafranca Montes de Oca, un autre village sur ce chemin qui va arrêter là de croiser et de recroiser la route nationale, à mon plus grand bonheur. Je laisse ici le jeune Allemand à la recherche d’un café, et après douze kilomètres déjà effectués, je marque une courte pause pour me désaltérer avant de partir à l’assaut du massif boisé et arrondi, qui culmine à près de 1 150 mètres.

La vaste forêt des Monts de l'Oie

La vaste forêt des Monts de l'Oie
21 avril 2024

Une étape au sommet

En effet, non seulement il s’agit de l’étape la plus longue de ce troisième épisode, avec ses trente-et-un kilomètres, mais elle recèle aussi le point culminant avec le Monumento de los Caídos (Monuments des Disparus). Le départ de l’ascension est raide et me rappelle la toute première effectuée à Saint-Palais. Comme dans le Pays Basque, le pourcentage s’estompe finalement assez rapidement, et je me retrouve alors, longtemps plus ou moins seul, dans une forêt interminable. La pente est douce et progressive, et n’a finalement rien à voir avec l’ascension, beaucoup plus irrégulière et plus raide aussi, du col d’Ibañeta. Le vent est frais, anime cette étape qui s’étire en longueur. Après le monument sur la droite, j’entame une descente en plusieurs parties, avec des replats, quelques remontées. Claire, la Canadienne d’Ottawa, me dépasse avec deux de ses amis rencontrés en chemin. Je profite de l’instant pour entamer l’échange avec elle, où je lui confirme son très bon niveau de français. Mais nous prenons du retard sur les deux autres et Claire, dont les pieds chauffent et sont légèrement blessés, nécessitent un arrêt. Elle les appelle et leur demande une pause. M’assurant que tout va bien, je la laisse logiquement avec ses deux amis pèlerins et reprend ma marche en avant. Un peu plus tard, un duo de Françaises, Laurence et Isabelle, que j’ai rencontré assez furtivement au cours des étapes précédentes, me rejoint depuis l’arrière. Jusque-là, elles ont toujours marché ensemble et se sont connues sur le chemin, comme Gerd et Daniella, mais à la différence du duo allemand, elles sont dans une conversation perpétuelle, et le revendiquent d’ailleurs. Isabelle est une jeune grand-mère de tout juste cinquante ans (!) et montre un tonus assez incroyable. Je les suis pendant un petit moment, m’accroche à la conversation, mais je reviens finalement à la raison : si elles m’ont rattrapé, c’est qu’elles sont plus rapides, et qu’à ce rythme, je ne tiendrai pas sans ampoule. Les pieds chauffent, je ressens les frottements d’autant plus que je suis en descente et qu’invariablement, mon pied vient buter contre l’avant de la chaussure. Je les laisse donc partir.

Agés et Atapuerca

Agés et Atapuerca
21 avril 2024

Retour à la lumière 

La forêt s’ouvre enfin sur une clairière, puis, plus loin, sur le hameau de San Juan de Ortega. Je ressens alors la fatigue habituelle d’une fin d’étape, mais je n’y suis pas encore. Il me reste en effet les fameux 6 400 mètres à parcourir que j’ai identifiées depuis deux jours. Le hameau dispose d’un monastère d’une petite église, d’une auberge avec dix couchettes, peut-être d’un petit restaurant ou d’une gargotte et c’est bien tout. Il y a un pâté de maisons avec quelques habitations, où vivent quelques familles dans la tranquillité des lieux.

Comme il fait beau à ce moment-là, qu’un espace pique-nique est aménagé, et qu’il y a de la place, j’en profite pour casser la croûte (enfin !) en compagnie d’une Néerlandaise, d’un certain âge, qui n’est pas contre partager le sien. Je retrouve également le duo de Françaises que j’avais laissé partir quelques minutes auparavant. Un autre pèlerin s’approche et souhaite réserver à l’auberge. Il tente sa chance et n’a pas de lit. Mais il ne trouve pas preneur, logiquement, compte tenu de la capacité restreinte de l’auberge. Il y a une autre adresse à proximité, mais je ne saurai pas s’il a pu trouver un endroit pour dormir cette nuit-là.

Après une bonne demie-heure de récupération, où j’ai également profité de l’endroit pour faire respirer mes pieds, et atténuer ainsi le frottement par une pause, je repars en avant. La remise en route est assez délicate mais je reste serein sur un parcours qui ressemble un peu à celui de Roncevaux à Burguete, du moins sur les premiers hectomètres. Je traverse donc une forêt silencieuse, de nouveau complètement seul, mais, logiquement fatigué, je ne vais pas tarder à retrouver des pèlerins qui me rattrapent et me dépassent sans peine. Il est environ 14 heures, et à ce rythme-là, probablement retombé autour de trois kilomètres à l’heure, je rejoindrai l’auberge deux heures plus tard environ.

Je ressors finalement assez rapidement de la forêt et je visualise alors sans peine la fin d’étape, en descente progressive tout d’abord, puis sur un faux-plat ensuite. Je vois le village d’Agès, ou je n’ai pu réserver, et celui d’Atapuerca, qui m’attend plus loin. Le trajet qui me mène vers la fin de l’étape est paisible ; la traversée des lieux, assez désertique, est agréable et je profite de l’instant pour récupérer. Je passe le premier village, pénètre donc ensuite dans le deuxième et dernier après avoir longé une petite route de campagne.

La vie à l’auberge : L’auberge La Plazuela Verde (La Petite place Verte en français) n’est pas située directement sur le chemin, mais au nord. Il me faut donc tourner à droite et, après quelques minutes de recherche, je la repère finalement. Elle est discrète. J’y suis bien accueilli, par un homme d’une bonne cinquantaine d’années, qui me comprend bien mais dont je ne parviens pas à tout comprendre. Il semble un peu « parler dans sa barbe ». Qu’importe, je peux désormais me reposer dans ce bel endroit, une auberge privée qui a sans doute le plus beau cachet de toutes celles que j’ai visitées jusque-là. Comme je suis arrivé un peu tard, il me faut grimper sur le lit superposé mais, alors qu’un certain nombre de pèlerins sont déjà arrivés, je ressens une ambiance paisible.

La douche n’est pas des plus modernes, l’espace est assez restreint et l’eau est tout juste tiède mais elle suffit tout de même à mon bonheur, après cette longue journée de marche. Je profite du moment et de l’espace réduit pour laver mon linge et, cette fois, je peux profiter du beau temps, du vent – certes frais – pour l’étendre un moment à l’extérieur. En effet, dans cette auberge, chaque lit superposé dispose d’un rideau et est accolé à un mur. Il est donc difficile de pouvoir étendre le linge, car le soir, je mets à sécher un jeu de linge tout juste lavé et, souvent, étend le jeu lavé précédemment au cas où – fréquent – il n'a pas terminé de sécher. D’autres pèlerins, mais c’est rare, disposent le linge sur le sac et le laissent sécher pendant la journée.

Je profite de l’instant pour réserver la nuitée à l’auberge de Hornillos del Camino. Pour le repas du soir, j’ai plusieurs choix, sachant qu’il n’y a pas de supermarché dans le village, encore moins le dimanche et que l’auberge ne propose pas de repas : soit opter, comme à Valcarlos, pour un repas « de survie » ; soit tenter de trouver mon bonheur à l’extérieur, dans une autre auberge ouverte pour les pèlerins et acceptant de recevoir des pèlerins logeant ailleurs. Après tout, le commerce est le plus important ici et il faut bien, à juste titre, faire tourner la boutique. Mais, alors que je vais pour sortir de l’auberge, je tombe nez à nez avec la petite boutique justement, à l’entrée, derrière le gérant. Vu la fatigue présente dans les jambes, je regarde ce que je peux glaner, et ce que je trouve suffira à me faire rester sur place.

J’échange donc avec le gérant pour acheter ces provisions bienvenues (un ou deux plats en boîte de conserves, mais c’est déjà ça) et je remonte à la cuisine, située à l’étage, sachant qu’elle est tout équipée. Une autre pèlerine vient de terminer son repas, j’embraye en préparant le mien. Je découvre là deux Australiens, un père (David) et sa fille, dont j’ai oublié le prénom, qui font le trajet depuis Saint-Jean-Pied-de-Port jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Je les reverrai encore dans deux auberges différentes jusqu’à l’arrivée. Nous échangeons surtout sur notre expérience du chemin. Pour ma part, il ne me reste plus que quatre étapes à venir et le lendemain, je procéderai à ma dernière réservation de nuitée.

Le repas terminé, alors que le soleil ne s’est pas encore couché, je plie mes affaires et peux ranger mon linge sec. Je m’allonge paisiblement, prêt à récupérer pour une belle nuit de sommeil. Mais, sans doute faute de m’être suffisamment hydraté pendant la journée, et peut-être de ne pas m’être assez étiré aussi, celle-ci ne va pas débuter comme je l’espérais…


De Belorado à Atapuerca (Google Earth)


Profil de l'étape : Habituellement prévue pour relier Belorado et San Juan de Ortega, j'ai poursuivi l'étape jusqu'à Atapuerca, ce qui en fait de ce trajet le plus long réalisé en un jour sur ce troisième épisode. La difficulté du parcours tient donc dans son parcours, classé en trois parties : une première vallonnée entre Belorado et Villafranca Montes de Oca, une seconde bombée et entièrement forestière (avec des forts pourcentages au départ) entre Villafranca Montes de Oca et San Juan de Ortega, et une dernière plus courte, plus plate et plus vallonnée pour arriver à Atapuerca. C'est dans le massif des Monts de l'Oie que se trouve le point culminant de l'étape et de mon parcours franco-espagnol, mais à la différence de l'ascension des Pyrénées, celle-ci nécessite plutôt de l'endurance.

Par ici la suite ! 16ème étape : Atapuerca - Burgos (20 km)

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