Sur la route de Compostelle - France / Espagne à pied (2024) - 14ème étape : Santo Domingo de la Calzada - Belorado (22 km)
En ce samedi 20 avril, je me réveille, toujours sur ma couchette superposée. Je ne suis pas tombé. La présence de nombreux pèlerins dans une chambre quasiment complète entraîne de l’inertie. Comme j’apprécie assez peu la présence en nombre de personnes au même moment et au même endroit, j’ai envie de quitter les lieux rapidement pour me rendre vers le réfectoire et me préparer à l’extérieur. Finalement, je ne décolle pas tout de suite, emporte ce dont j’ai besoin pour le petit-déjeuner et je vais m’installer dans le réfectoire. Ce matin, je ne reconnais personne. Le lieu est vaste et n’incite pas à la rencontre, hormis de façon fortuite. Je remonte dans la chambre et va pour préparer mes affaires. Comme je me trouvais un peu à l’intérieur de la pièce et en hauteur, j’avais laissé mon sac à dos la veille près de l’entrée. Je suis donc proche d’une autre pèlerine, plus jeune, et je ressens à son contact une dose d’énergie négative. Il est manifeste qu’elle ne souhaite pas me parler et je n’ai pas non plus envie d’entamer la conversation. Je ressens même que ma présence la dérange. Cela me motive pour partir, ce que je fais sans tarder, après avoir effectué les vérifications d’usage.
Près de l'autoroute et en pleine nature, peu après le départ
20 avril 2024
« I walk alone » (Green Day)
Je quitte l’auberge seul et part vers l’ouest. Je ne souhaite pas être accompagné aujourd’hui, en tout cas pas au départ. Dans les premiers mètres, j’informe d’ailleurs Peter que je suis déjà parti. Je suis à une semaine de mon retour en France et désormais clairement porté vers la fin de mon périple. Je sais que Burgos marquera une étape importante et je ne le sais pas encore, mais je vivrai sur cette quatorzième étape entre Santo Domingo de la Calzada et Belorado l’étape du grand paradoxe. Son tracé est en effet parfaitement oubliable, ce qui m’amènera à écrire « sans relief dans tous les sens du terme » le soir même sur mon profil Facebook. Je n’ai d’ailleurs rien écrit de mémorable à ce sujet sur mon « carnet de notes électronique » personnel le soir du 20 avril (des SMS envoyés à moi-même) et pour être honnête, j’ai même refait l’intégralité du parcours virtuel sur Google Maps avant d’écrire ces lignes, tellement j’ai parcouru la distance en mode « pilote automatique ». Pourtant, c’est une étape qui cache de beaux paysages, avec une piste terreuse beaucoup plus propice d’ailleurs au parcours à vélo (un peu comme dans les Landes françaises), mais les circonstances vont faire que cette étape sera beaucoup plus mémorable pour moi qu’elle n’y paraît. Burguete avait marqué un point de départ intérieur, un lancement vers un autre horizon, avec la découverte des pèlerins internationaux. En partant ce matin-là, je sais que je ne reverrai probablement plus Peter, Gabriel, Françoise, Philippe, Gerd et Daniella, mes compagnons de voyage depuis une bonne dizaine de jours. Oh, il y aura bien encore de belles rencontres, y compris jusqu’au dernier train, mais, avec l’énergie fuyante d’un homme qui sait qu’il va rentrer, celles-ci seront plus éphémères, moins profondes, moins émouvantes aussi. Pourtant, à Santo Domingo de la Calzada, je ne sais pas encore qu’une merveilleuse surprise m’attend ce jour.
Je quitte donc l’auberge sur un chemin qui va tout au long de la journée épouser la nationale 120 et l’autoroute A 12 en construction d’un côté, et les villages postés au bord ou à proximité des grands axes de l’autre. Cette fois, contrairement à la veille à Nájera, je me suis mieux équipé pour affronter le froid mordant du matin et ses 2°C. Je passe tout d’abord la rivière Oja, qui semble emplie de la fonte des neiges. La taille du pont laisse supposer un débit plus important. Je poursuis ma route sur la Carretera de Burgos, jusqu’à longer ensuite la dite nationale. Après plusieurs kilomètres, je bifurque sur la gauche pour prendre la direction du joli petit village de Grañon. Un food truck bleu, vieux T ype H Citroën, parfaitement redécoré, est là pour accueillir les pèlerins avec son petit-déjeuner. Mais je suis encore trop près du départ pour avoir faim, alors je poursuis ma route à travers le village. A la sortie, près du Mirador de Santiago, j’observe le paysage. C’est la vallée de la petite rivière Villar Medio. Elle est incurvée, laissant apparaître un relief plus marqué qu’au cours des étapes précédentes, en direction de la montagne, qui s’est éloignée. Surtout les vignes de La Rioja ont disparu, laissant la place aux champs cultivés.
Après la descente, je retrouve de nouveau un profil plus plat, et au détour du chemin, je fais face à un grand panneau. Celui-ci indique l’entrée dans la grande communauté autonome de Castille-et-Léon, la plus grande de tout le royaume, soit tout l’inverse de La Rioja, la plus petite, à l’exception des Baléares et des enclaves africaines de Ceuta et Melilla. L’instant est marquant. Je sais que je rentre là dans la dernière communauté, que je n’aurai pas le temps de traverser intégralement cette fois. Je laisse donc derrière moi la Rioja, plus en amont la Navarre, ainsi que la Nouvelle-Aquitaine, et auparavant j’aurai pu dire l’Aquitaine et la région Poitou-Charentes. Devant ce panneau, après Grañon, je mesure le chemin parcouru et celui qu’il reste à parcourir. Je le ressens.
Des chemins pour tous et à toutes les époques
Redecilla del Camino - 20 avril 2024
Je poursuis mon chemin sans histoire en direction de Recedilla del Camino et Castildelgado dans la foulée, deux villages situés sur la nationale 120. Je profite parfois du soleil éclatant pour me retourner et contempler le chemin parcouru. Bien reposé, j’ai de bonnes jambes et aussi de belles nouvelles en provenance de l’étape d’après (vous comprendrez plus en avant dans ces lignes). L’étape n’est pas très longue, le faux-plat montant pas très exigeant physiquement, alors seul, respirant pleinement le décor qui m’est offert ce jour, je peux dérouler mes pas sur le chemin sans arrière-pensée que celle de profiter pleinement de l’instant présent, de la joie de vivre le chemin tracé comme une évidence sous mes yeux. Certains messages énigmatiques sont laissés sous mes yeux par Saint-Preux, cette fois en anglais, et semblent venir en complément d’autres messages laissés plus tôt sur le chemin. L’autoroute n’est plus, ou plutôt n’est pas encore ; si elle est bien tracée après Grañon, le trafic n’est pour le moment qu’une vue de l’esprit. L’étape est donc par moments silencieuse, ce qui n’est pas pour déplaire aux pèlerins.
Après Castildelgado, le chemin quitte une dernière fois la nationale, pour prendre la direction de Viloria de Rioja. Il s’agit là d’un autre petit village sans histoire, mais le détour permet vraiment de prendre la mesure de l’environnement. Dans ce sillon continuellement montant, qui donne l’effet contradictoire de nous resserrer dans une vallée pourtant élargie, avec une constante sensation d’espace, les rivières coulent toutes vers le nord, comme si elles étaient déterminées à percer le plateau. Le vert est clairement dominant, même si un début d’aridité, notamment sur les reliefs, se fait ressentir. Le soleil est maintenant clairement rayonnant mais, compte tenu des températures basses de la nuit, ne fait pas ressentir la chaleur de ses rayons. Nous approchons également des 800 mètres d’altitude, et même si j’ai rangé mes affaires plutôt hivernales depuis longtemps, je n’en garde pas moins casquette et polaire. L’ombre se fait rare et la température n’est pas assez haute pour enlever une couche.
A la sortie du village de Viloria de Rioja, je n’ai pas encore en visu la fin de l’étape. Tout juste je devine que le chemin va se rapprocher une nouvelle fois de la route nationale, pour ne plus la quitter ensuite jusqu’au terme, et quasiment pour moi jusqu’à l’auberge. Cette fois, le Camino longe la route, et je me retrouve subitement au milieu d’une file de pèlerins, dont l’approche de l’heure du déjeuner a peut-être provoqué un certain regroupement dans les derniers villages. A Villamayor del Río, l’invitation à s’arrêter est ainsi claire. Adriana m’avait averti des effets de la longueur de l’étape à cet endroit, et de la nécessité de se préserver car il restait précisément 4 600 mètres à parcourir avant d’entrer dans Belorado. Je veillais donc, surtout sur la deuxième partie de l’étape, à ne pas forcer l’allure pour arriver sans peine et avec énergie. L’important aujourd’hui était aussi de me préserver pour l’étape du lendemain, très longue par la force des choses, jusqu’à Atapuerca.
Sur le long tracé parallèle à la route nationale, je poursuis mon chemin et finis par rattraper le couple barcelonais que j’avais rencontré avec Adriana sur les pentes de l’Alto del Perdón. Je reste en retrait et, pour éviter d’être distrait, me cale sur leur rythme, légèrement plus lent que le mien. A ce moment de l’étape, il me convient parfaitement. Je les suis jusqu’à l’entrée de Belorado, sans chercher à rentrer en conversation avec eux. Mais j’échange quand même brièvement avec eux à l’arrivée. En bons espagnols, ils me remettent sur le chemin, non pas que je m’étais perdu, mais j’ai pour coutume de prendre en photo les entrées / sorties des villages-étapes depuis la France, comme un symbole. Je ne suis plus si attaché au tampon sur la créanciale. Je la donne si nécessaire, ce qui est le cas dans les auberges municipales, ou en d’autres occasions, mais j’y attache moins d’importance aujourd’hui qu’il y a deux ans. D’ailleurs, dans les auberges privées, elle m’a rarement été demandée.
La vie à l’auberge : J’ai repéré l’auberge A Santiago à l’entrée de Belorado, sur le Camino Francés. J’avais mémorisé sa façade sur Booking, et je la trouve assez rapidement après quelques hectomètres. Il est tout juste 13 h 15, j’arrive donc assez tôt, d’autant que je n’ai pas mangé quoi que ce soit depuis le petit déjeuner. La réception est ouverte, il y a déjà quelques pèlerins installés (d’origine asiatique, sans surprise) et je passe les formalités à l’accueil avec une réceptionniste qui apparemment, à l’accent, n’est pas du coin. Un autre jeune homme est à l’accueil, il est en charge à ce moment-là de guider les pèlerins vers leur chambre et de leur montrer les installations. Visiblement, cette charge ne lui plaît pas du tout et il se contentera à mon égard d’un « salle de bains pour les hommes » et d’un « chambre », des plus anonymes. En bref, pour moi la réception est ratée, mais à ce stade-là du chemin, et sur cette voie, je ne m’attends pas aux plus belles surprises à l’arrivée.
Je n’en fais pas toute une montagne castillane, loin de là, et je repère plutôt les lieux, assez froids, tout en longueur, curieusement agencés, et surtout sans fenêtre. L’auberge est coupée en deux entre la cuisine, inaccessible aux pèlerins, jouxtant la salle à manger, grande comme un restaurant ; et la partie chambres / bloc sanitaire de l’autre côté. Heureusement, la chambre est quasiment vide à cette heure-ci (elle ne se remplira guère plus) et les quelques pèlerins déjà là – Japonais – sont apparemment très aimables. Je file rapidement à la douche, et je procède comme d’habitude au lavage à la main de mon linge. Je le révèle maintenant : à ce moment-là, je n’ai qu’une priorité : retrouver Adriana, la plus belle de toutes les rencontres, sur la Plaza Mayor de Belorado. Adriana m’avait informé que son tracé, exigeant une moyenne d’au moins 25 kilomètres au quotidien, ne lui laissait pas ni le temps ni l’énergie de profiter de ce qu’elle voulait vivre sur le chemin et, tout en replanifiant totalement sa route ultérieure, elle est revenue ce jour à son point de départ, uniquement pour moi, avant de repartir le soir pour Burgos. En quittant donc l’auberge en début d’après-midi, tout frais et tout propre, je retombais encore sur le jeune homme avare de mots et je lui demandais renseignement sur le repas du soir. Toujours aussi peu prolixe, il me tendait une carte pensant que j’allais réserver maintenant et, lui expliquant que ce n’était pas le cas, la reprenait aussitôt sans un regard, et sans un mot. Froid me direz-vous ?
Alors, vous comprenez maintenant pourquoi j’ai effectué cette étape en mode « pilote automatique », bien que profitant pleinement du tracé. J’avais ce jour-là une motivation supplémentaire, la cerise sur le gâteau, pour revoir une dernière fois mon coup de cœur avant qu’il ne s’envole, trois semaines plus tard, vers le Mexique. Oui mais voilà, seule ombre au nuage en cette après-midi ensoleillée, la présence du 4x4 Trial Villa de Belorado, avec ses grosses voitures pétaradantes, passant évidemment dans le centre-ville. Entre deux fins observateurs, je m’amusais à savoir qui reconnaîtrait le premier l’autre, mais j’ai perdu au jeu. Ma petite pèlerine mexicaine était bien là 😊. Le temps, si fugace, nous appartenait pour quelques heures à peine. En fin d’après-midi, j’ai regardé Adriana repartir sur quatre routes, dans un tout autre type de véhicule, et je l’ai saluée avec émotion. Elle aurait désormais deux étapes d’avance, mais nous allions rester en contact jusqu’au bout. Cela faisait un moment que le chemin vivait en moi, me transformait, me racontait une nouvelle histoire différente chaque jour. Celle-ci était belle, pétillante, vivante mais il me restait encore d’autres pages à lire et à écrire.
Je n’avais pas voulu perdre une miette de temps, et il me fallait désormais le rattraper. J’avais passé l’heure pour réserver dans un des meilleurs restaurants du chemin, et je n’avais pas d’autre choix, souhaitant préserver au maximum mes forces, que de passer au supermarché et de rentrer ensuite à l’auberge. Je trouvais mon bonheur pour composer mon repas du soir chez « Proxim » (de la taille d’un Carrefour City ou d’un Casino Shop, fréquent en Espagne) mais je devais repartir dans l’autre sens pour remonter dans l’auberge, en essayant d’éviter les monstres roulants. Au moins, je n’allais pas me faire prendre par surprise, étant donné qu’il était possible de les entendre à plusieurs hectomètres de distance.
De retour à l’auberge A Santiago, je rentre directement dans la chambre et je procède à la réservation de la nuitée de Burgos. Il n’est pas encore 20 heures, et le Japonais, d’un certain âge, dort déjà ! Contrairement à la veille, je ne manque pas de choix puisqu’il s’agit d’une grande ville, et je dois donc plutôt faire attention aux prix. J’opte finalement pour une auberge qui n’est pas obligatoirement réservée aux pèlerins, et dont je vous reparlerai donc deux jours plus tard 😊. Avant de m’endormir, je prends donc aussi le temps d’étudier plus en avant l’étape du lendemain, de reconnaître ses difficultés (et il y en a) et de visualiser l’arrivée à Atapuerca puisqu’il s’agit d’un petit village. Si l’auberge A Santiago est froide, de l’accueil aux locaux, elle a tout de même le mérite d’être assez moderne et pratique, et je dispose donc de tout le confort nécessaire, lit superposé en structure métallique, petite lumière à disposition, pour pouvoir me préparer sans peine. Je profite aussi d’être en bas pour étaler mes affaires et laisser mon sac à proximité, ce qui est toujours un avantage.
Une fois que tout est en ordre, je m’allonge paisiblement, dans mon sac de couchage (cette fois, rien ne m’a été remis à l’accueil) et je me laisse partir tranquillement dans les bras de Morphée, pour une nuit que j’espère pleinement récupératrice.
De Santo Domingo de la Calzada à Belorado... et jusqu'à la fin du parcours (Google Earth)
Profil de l'étape : Le parcours quitte les terres de La Rioja pour rentrer sur celles, vastes, de Castille-et-Léon. Cette étape de vingt-deux kilomètres, une distance-type, représente très bien le Camino Francés dans sa majeure partie. On y retrouve donc un faux-plat montant mais sans difficulté majeure, un terrain vallonné, de multiples villages séculaires traversés et une piste qui semble interminable, en prenant, malgré des déviations dues aux aménagements divers au fil du temps, une seule direction principale : l'ouest.
Par ici la suite ! 15ème étape : Belorado - Atapuerca (31 km)






Commentaires
Enregistrer un commentaire