Sur la route de Compostelle - Gironde / Landes à pied et à vélo (2022) - 3ème étape : Mont-de-Marsan - Captieux (68 km)
Il est six heures du matin. La nuit règne toujours sur le gîte jacquaire de Mont-de-Marsan. Je suis sans doute le premier réveillé, et le silence est d’or. Je suis un peu stressé car Joseph Baul nous a prévenu la veille qu’il ne pourrait pas arriver sans problème jusqu’au refuge, rue Augustin Lesbazeilles, car la rue est en travaux et qu’il passerait tout de même à proximité un peu avant 8 heures. De toute manière, c’est l’heure maximum à laquelle nous devons quitter les lieux. Karima se réveille peu après. La nuit a été un peu courte, quoique cela correspond aux horaires habituels de travail. Que va-t-elle avaler ce matin, a-t-elle bien dormi, comment vont répondre les jambes, en cette matinée où l’aube tarde à venir mais où la pluie guette toujours dans ce ciel si nuageux ? Nous nous préparons en attendant notre loueur. J’avale le petit-déjeuner froid que j’ai acheté la veille. Nous sommes quasiment prêts désormais et plions nos dernières affaires.
Les autres pèlerins émergent et, comme il l’avait annoncé, Joseph Baul m’appelle alors qu’il se trouve à proximité. Nous ne connaissons pas la ville mais, à force de donner des indications sur le lieu, je finis par comprendre qu’il se trouve à proximité. Les autres ne semblent pas prêts à partir à 8 heures et de notre côté, nous sautons au feu tricolore dans la voiture de notre loueur de VAE. Il nous conduit, comme il me l’a annoncé au téléphone, au marché couvert où il sera en effet opportun de s’équiper.
Nous arrivons là et descendons du véhicule. Nous commençons par nous équiper, en enfilant le fameux pantalon imperméable et large de facteur (c’était sa profession). Puis vient le tour des surchaussures. Karima dispose d’une vraie paire, tandis que j’ai droit à un sac congélation pour chaque pied avec une sangle. Là, Joseph Baul nous avertit, comme un leitmotiv, dans son accent du sud-ouest, que toute pièce perdue ou cassée sera facturée, car il n’y a pas d’assurance. Une fois équipé de la tête aux pieds, voici venu le tour des vélos qu’il faut alors assister électriquement. M. Baul monte tout et explique tout ou presque, de la batterie aux sacoches, en passant par la recharge. Nous suivons ses instructions plus ou moins à la lettre, Karima surtout, car je suis plutôt scotché par ses surchaussures artisanales que je ne dois pas déchirer, surtout d’entrée de jeu ! Il s’écoule en tout trois quarts d’heure entre notre arrivée sous le toit couvert du marché (qui n’a pas lieu ce matin) et le départ de notre loueur, qui se vend lui-même comme une assistance humaine en plus de l’assistance électrique, mais facturable. Nous pourrions presque partir sauf que voilà, l’itinéraire prévu qui consistait simplement à remonter la voie de Vézelay ne pourra pas se réaliser, puisque notre loueur ne souhaite pas que nous empruntions les pistes et autres chemin de terre… sinon, il y aura de la casse et donc, « il nous la facture ». A moi de me transformer, à la dernière minute, en Bison-Futé. En urgence, enfin pas vraiment, puisque si je me fie à notre allure girondine deux jours plus tôt, nous ne sommes pas pressés d’arriver à Captieux. Après tout, il n’est que 8 h 45.
Je mémorise globalement le nouveau trajet, qui emprunte le chemin de Compostelle sur certains tronçons, surtout jusqu’à Roquefort. J’utilise le support amovible et étanche pour le smartphone, comme à Bordeaux (celui de M. Baul n’est pas étanche) et Karima m’aide à le monter sur le cadre. Je suis moins inquiet qu’en Gironde au départ car je sais que la ville est beaucoup plus petite. Il nous faut simplement nous rendre à l’est, alors je programme Bougue, la première halte sur Maps et nous voilà partis. Je m’oriente dans une ville effectivement plus tranquille, d’autant qu’à cette heure, les écoles ont débuté et que la foule a globalement quitté le centre-ville. Je pars dès lors vers l’est, Rue de la Croix Blanche, mais je préfère opter rapidement par le boulevard Larrieu pour rejoindre l’Avenue Eloi Ducom. Celle-ci nous permet d’aboutir à la D1, après un rond-point et de poursuivre plein est sur 10 kilomètres. Je suis sur une route a priori secondaire, que je ne vais pas quitter avant de marquer une pause. Je ne me soucie ainsi plus de mon orientation GPS, et peu à peu, nous prenons connaissance avec notre machine. Très vite, nous nous rendons compte que le VAE ne répond pas comme à Bordeaux. Karima regrette un peu son cheval girondin, de mon côté je ne peux comparer qu’avec ma seule expérience de VAE en mai en Charente. Très vite, je suis surpris par l’inertie de la batterie, qui ne répond pas lorsque j’en ai besoin. L’assistance fonctionne-t-elle, et si oui, comment ? Pendant ce temps, nous devons composer avec les éléments, c’est-à-dire une météo toujours grise et dont nous savons que le ciel va nous tomber dessus à un moment ou à un autre, mais surtout avec un trafic de camions, sur un faux plat montant, et sur une route mouillée où il ne faut pas faire le moindre faux pas. Je comprends peu à peu la machine, qui réagit six à sept secondes après avoir commandé l’assistance. Il va falloir que j’anticipe.
Un trajet sur le pouce
Heureusement, cette fois, nos sacs sont sur le vélo, attachés par plusieurs sangles que Karima et M. Baul ont serré au-dessus des sacoches. Et ils sont également prisonniers par leur housse imperméable. Nous ne pensons pas en effet avoir à piocher à l’intérieur avant l’arrivée. Cette fois aussi, M. Baul a prévu le kit et les pneus anti-crevaison. De toute façon, compte tenu du temps et de notre habileté ou expérience mécanique, nous allons devoir faire appel à ses services en cas de mauvais sort, que l’on sait facturé… Ma seule préoccupation est la route, et je sais qu’une fois arrivé à Bougue, les camions devraient logiquement nous laisser en paix.
10 kilomètres après le départ, nous arrivons dans la petite localité de 800 âmes environ. La pause est de courte durée, nous faisons simplement le point sur le début du parcours et sur la manière dont nous avons composé avec nos bicyclettes. Nous n’avions pas d’autre possibilité que d’emprunter cette D1, où je me suis battu comme j’ai pu avec la machine, qui n’a que sept vitesses et un seul plateau. Entre Bordeaux et Langon, j’étais livré à ma seule force des cuisses et des mollets, et je pouvais faire corps avec la machine. Cette fois, j’avais la sensation de devoir composer avec un ensemble beaucoup plus « assis », m’interdisant de me mettre en danseuse, de changer de plateau. Les routes fines, les limites de l’ensemble, le bitume et le trafic routier m’interdisait tout écart. J’étais plus qu’assisté, j’étais encadré dans ma pratique. Mais j’essayais tout de même de lutter dans cet environnement, si possible à 25 km/h, et en montée avec la fameuse sixième vitesse, celle que vous recherchez lorsque vous avez une pente trop forte, et celle qui vous pousse telle le vent dans le dos une fois qu’elle s’est déclenchée.
Karima en plein réajustement
Bostens (29 septembre 2022)
De Bougue à Bostens, même jusqu’à Corbleu, en passant par Gaillères, nous retrouvons le GR 654 et le chemin de Compostelle, à l’envers. En retrouvant le chemin, dans ces conditions spéciales, nous en profitons pour rouler pleinement de concert et pour abaisser notre moyenne horaire élevée jusque-là. Nous roulons à la bonne allure, à environ 15 km / h, coupant l’assistance si celle-ci n’est pas nécessaire, soit sur le plat et évidemment en descente. Nous retrouvons aussi le temps du chemin, celui qui invite à la contemplation, dans une atmosphère paisible. La forêt n’est jamais loin, et les maisons invitent à s’arrêter presque à chaque kilomètre, pour admirer la beauté des jardins, qui sont tout juste clôturés. Nous savourons l’instant, qui dure une heure environ, à deux, en ne pensant qu’au moment présent, et en profitant d’un temps qui reste toujours vierge de toute goutte de pluie, malgré l’humidité évidente. Nous croisons alors des pèlerins dans l’autre sens dont l’un nous fait remarquer ironiquement que « Compostelle, c’est dans l’autre sens ». Pourtant, notre coquille n’est pas là aujourd’hui, elle est sous le sursac imperméable. Nous sommes ce jour des pèlerins un peu spéciaux, dans une étape à l’envers.
Je laisse l’assistance électrique en mode « off » pendant un bon moment jusqu’à Roquefort, et j’en fais même un petit défi intérieur car la pente est à la hausse avant d’arriver là-bas. Nous sommes certes largement dans les temps pour arriver à Captieux, mais surtout dans les temps pour arriver au déjeuner, et Roquefort est la seule bourgade un temps soit peu peuplée qui puisse nous proposer de la nourriture, alors que nous arrivons à l’heure du déjeuner. Je l’avais plus ou moins cochée comme point intermédiaire sur cette étape. Ce sera aussi la bonne halte dans cette étape qui va virer quasiment intégralement à la pluie sur sa deuxième partie, bien qu’à ce moment-là, nous ne le savons pas encore. A Roquefort, il y a le seul magasin d’alimentation de l’étape, à part les points de départ et d’arrivée mais le Vival en question est fermé à l’heure où nous arrivons. Le café est lui par contre bien ouvert et nous nous y arrêtons, pour nous désaltérer avant d’y déjeuner. Certains pensent alors que le VAE ne demande pas d’effort, mais ce n’est pas une mobylette et l’on parle bien d’assistance : le vélo est loin d’avancer tout seul.
La pluie s’invite et, même si nous avons attaché les vélos, Karima est surtout inquiète pour les sacs. Mais l’inquiétude doit être inversement proportionnelle à la quantité d’eau qui tombe : l’averse découragera tout voleur, d’autant plus que les anciens, qui ont vraiment pignon sur rue et tout ce qui se passe autour du café, nous ont repéré. On peut compter sur leur œil mais malgré tout, nous décidons, à tour de rôle et toutes les trois minutes environ, d’aller jeter un œil discret, en faisant mine d’appeler, d’écouter un message, de prendre l’air. Tous les prétextes sont bons pour effectuer des allers et venues. Un vrai prétexte pour moi consiste à me renseigner pour savoir comment trouver la route qui mène à Langon, car nous devons suivre un temps « la grande route » (D 932) et à ce moment-là, je n’ai pas de réseau pour consulter le Géoportail. La personne qui connaît les lieux dans le café n’en sait pas plus. Et l’inquiétude tient désormais à la quantité d’eau qui tombe. En bon climat océanique, les accalmies se succèdent aux averses. C’est pour cela d’ailleurs que la clientèle mange à l’intérieur ce midi-là.
Karima a trouvé son bonheur au Casino Shop
Roquefort - 29 septembre 2022
La pluie finit par s'inviter durablement sur notre parcours
Le déjeuner est tout à fait à la hauteur bien que Karima débute là sa ration de frites, qu’elle ne pourra plus supporter à la fin du séjour. Salade, frites et faux-filet, tropézienne et madeleine surprise sont avalés. Un peu lassés par cette alternance pluie / tentation du VAE, nous décidons de reprendre la route, d’autant plus que désormais, nous savons que l’après-midi va consister en une trentaine de kilomètres sous la douche froide landaise. Nous attendons tout de même un des moments opportuns pour nous élancer plutôt au sec. N’ayant pu trouver avec certitude la suite à emprunter, je me fie à mon instinct et à ce qu’il reste de la carte matinale pour mettre le cap à l’ouest. La coupure a fait du bien, mais les protéines ne sont pas encore digérées : je peine à retrouver le rythme et j’ai bien besoin d’un coup de pouce de l’assistance électrique. Nous atteignons finalement cette D 932 et remontons en direction de Retjons. Nous pourrions rejoindre Captieux en suivant cette route, plus courte que notre itinéraire, mais le retour des camions sur ce bitume mouillé nous en décourage d’autant plus. J’ai l’impression de ne pas avancer, nous faisons face désormais au vent d’ouest et au trafic et notre machine, sur cette route large, montre vite ses limites. Après 2 kilomètres, il est enfin temps d’en sortir et de filer vers Retjons. Nous dépassons le village et poursuivons sur 5 kilomètres jusqu’à Bourriot-Bergonce. C’est là que j’aurais attendu Karima l’année dernière si nous avions suivi le plan improvisé par Emmanuelle.
Je pensais retrouver le rythme compostellan de la fin de matinée mais il n’en est rien. L’ambiance a bien viré à la pluie. Nous passons au-dessus de l’autoroute A 65, que nous avions déjà surplombé l’année dernière sous un autre temps. Rien ne nous pousse à ce qui fait Compostelle, c’est-à-dire la contemplation, la méditation ou la spiritualité. Même l’effort semble être téléguidé et notre route jusqu’à Captieux s’avère presque sans âme. Nous nous arrêtons sous l’abri de la chapelle à Bourriot-Bergonce, et en profitons pour reprendre quelques forces. Il s’en suit ensuite 14 kilomètres et demi de no man’s land jusqu’à Maillas. Nous traversons des grandes étendues avec un peu de passage routier mais le trafic, très modeste, ne nous perturbe pas autant que les conditions météorologiques. J’aimerais pourtant prendre le temps sur cette portion, très bien adaptée au vélo, et avec dans d’autres conditions, j’aurais sans doute aimé rouler là, pour le sport autant que pour le loisir. Nous ne pouvons presque à ce moment-là, aux alentours de 14 heures, que subir les éléments. J’ai cette impression bizarre, depuis le départ de Gauriac, d’arriver tôt, complètement inverse par rapport aux premières étapes d’octobre dernier, où nous étions presque engagés dans une course aux kilomètres. Compostelle est un équilibre, un fil sur lequel nous tenons, qui nous invite à prendre le temps, du bon temps, le bon temps. Ce jour-là, il défile trop vite et nous sommes comme poussés dès que la pluie ou la circulation vient perturber notre parcours.
Des retrouvailles presque confidentielles
A bon train, nous arrivons à Maillas. C’est un tout petit village presque perdu en pleine forêt. Pourtant, il ne reste plus que 7 kilomètres et demi jusqu’à Captieux. Nous avons certes décollé tôt, à 8 h 45, et même une heure avant en comptant la préparation et celle du matériel, et nous en sommes déjà à cinq heures et demie de route. Heureusement que le café de Roquefort nous a invités à nous arrêter, à apprécier le moment, car nous aurions sans doute mangé froid, sur le pouce, avec une arrivée chez Emmanuelle en pleine journée. Il était dit que la météo ne nous laisserait que peu de répit, c’est pourtant ce qui arrive sur cette dernière portion, sur la N 524, où nous retrouvons un peu de trafic sur une route qui s’est élargie. Impossible de lézarder en route, de jouer presque ensemble avec la machine : la sécurité nous impose de devoir filer l’un derrière l’autre. Nous découvrons alors Captieux, plus grand que ce que nous avions vu l’an passé, en arrivant par le sud-est. Mais nous sommes loin et de l’étape épique de l’année dernière, du coucher de soleil, de la nuit étoilée et froide : les ampoules et l’accueil chaleureux d’Emmanuelle ont laissé place à un temps du quotidien, gris, humide, où le village semble être resté dans ses murs. A deux, nous n’avons pas de doute à retrouver la bonne porte. Le gîte d’Aydistos, en fin de saison, est toujours là, et nous frappons à la porte de notre hôte. Elle arrive, ouvre la porte et comme au téléphone, ne nous reconnaît pas au premier abord. L’inverse n’est évidemment pas vrai. Il faut que Karima rappelle l’épisode du transfert jusqu’à Mont-de-Marsan pour qu’Emmanuelle nous situe. Elle nous ouvre le gîte et nous apprend que nous serons seuls ce soir. C’est une aubaine : nous sommes trempés et nos machines, chargés des sacoches et de nos sacs, envahissent rapidement le couloir du refuge. C’est aussi parfait car nous apprécions tellement cette alternance de rencontres et de temps à deux, ce que ne nous offre pas toujours la vie en général.
Après un bon temps de repos, nous retrouvons Emmanuelle au dîner, pour un repas en tête à tête, sans Christophe et sans Héridiane. Le menu est différent de l’an passé lui aussi, nos places ont changé, notre conversation diffère. Plus de deux cents personnes sont passées là cette année, malgré les incendies à 20 kilomètres et les interdictions de passage qui allaient avec. Nous n’avons pas vu cette forêt défigurée, tout au plus quelques parcelles, et à cet endroit, elle est déjà bien morcelée et toujours exploitée. Ce temps était bienvenu avant un sommeil réparateur. Demain, nous aurons le temps de prendre le petit déjeuner au gîte, et cette fois, nous ne devrions pas avoir besoin de l’assistance de notre hôte pour nous rendre à Mont-de-Marsan, puisque nous en disposons déjà d’une. Encore faut-il mettre en charge les batteries, et le gîte nous le permet. Il fait toujours frais là, et le lendemain promet enfin d’être ensoleillé. Pourrons-nous davantage profiter du chemin ?
Profil de l'étape : L'étape se décompose en deux parties principales, avec un avant et un après Roquefort, seul point de ravitaillement et de repos conjointement intéressant sur ce parcours à vélo. Le parcours est très roulant et relativement encombré par la présence de camions jusqu'à Bougue, où les petites routes rurales et sinueuses prennent ensuite le relais dans un long faux plat montant. Plate à défaut d'être plate, ce trajet prend un peu de hauteur dans les Landes après Roquefort, pour "culminer" dans la forêt près de Maillas, après un long no man's land depuis Bourriot-Bergonce. Les derniers kilomètres marquent l'entrée dans le département de la Gironde.
Avec l'assistance électrique par intermittence, le trajet a été effectué en environ cinq heures et aurait nécessité une journée vraiment complète sans assistance, d'autant plus avec la pluie et le vent de côté.
Par ici la suite ! 4ème étape : Captieux - Mont-de-Marsan (68 km) 🚴




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