Sur la route de Compostelle - Charente / Pays Basque à pied (2021) - 14ème étape : Sauveterre-de-Béarn - Saint-Palais (15 km)
Au petit matin, nous savons que nous partons sur la dernière étape. Cette fois, c'est sûr, nous nous arrêterons à Saint-Palais pour cette année. La nuit n'a pas été facile, surtout pour Karima, qui a souffert du dos dans la tente. Le tapis de sol que nous avons emportés chacun, qui symbolise le randonneur aux yeux des personnes que nous croisons, nous a davantage encombrés qu'il ne nous a rendus service. Le jour se lève progressivement, et nous avons l'impression qu'il n'y a pas grand monde dans ce camping du Gave. Même si l'étape est courte avec ses 15 kilomètres "seulement", nous savons qu'il nous faut mettre une dernière fois nos mains dans les bâtons de marche sans trop tarder, car le bus nous attend dans l'après-midi, à 16 h 30, pour nous ramener à Orthez. Alors nous plions la tente, et contrairement à Mirambeau, je trouve la patience nécessaire pour me débrouiller avec mes mains...
Nous sommes lundi matin. Cette fois, c'est sûr, nous allons trouver à manger en hauteur. Nous partons avec notre paquetage sur les coups de neuf heures pour acheter un ultime petit-déjeuner et nous remplir de provisions pour la mi-journée. A côté de la mairie, nous trouvons une boulangerie ouverte et nous profitons du café pour nous installer, dans une ambiance détendue. A l'intérieur comme à l'extérieur du café, l'anglais est de mise. Les Pyrénées déroulent leur longue chaîne sous nos yeux, et nous profitons de quelques secondes pour les contempler. Comme les services publics sont fermés, Karima en profite pour valider la créanciale à la boulangerie (!). Nous sommes désormais prêts à prendre une dernière fois la direction du sud-ouest.
Karima sur le chemin de Compostelle entre le gave d'Oloron et le camping du Gave
Sauveterre-de-Béarn - 18 octobre 2021
Nous repassons devant le camping en retrouvant le Gave d'Oloron pour quelques hectomètres. Nous saluons les gérants qui nous souhaitent bonne route et nous franchissons le pont routier sur la D 933, après une ultime escalade. Nous arrivons alors à Guinarthe, et les jambes répondent plutôt bien pour le moment. Il y a étonnamment pas mal de trafic à cette heure. Nos yeux sont toujours rivés plein sud, vers la montagne, qui nous domine désormais, et vers ce panneau routier qui indique "Pampelune", annonciateur d'un prochain périple. Après une descente, nous franchissons la rivière Saison. Ce cours d'eau n'a rien d'impressionnant, mais il marque la limite entre Béarn et Pays Basque : je m'en suis rendu compte la veille en visualisant la toponymie des lieux. Nous entrons dans la terre rouge, verte et blanche à Osserain-Rivareyte. Là, nous quittons la D 933 et au carrefour, un monsieur dénommé Jean-Claude nous interpelle. A chaque fois que nous avons connu un épisode un peu marquant, ou engagé une conversation intéressante, nous demandions leur prénom à nos interlocuteurs. Ce qui était intéressant avec Jean-Claude, c'est qu'il est membre de l'association des amis de Saint-Jacques, et il s'occupe des fameux vergers, que nous trouvons de plus en plus fréquemment sur notre route. Comme tout membre de l'association qui doit sans doute se respecter, Jean-Claude est un ancien pèlerin. Je l'informe aussi que les pommes tombées par terre attendent d'être cueillies à Andrein, sinon quoi elles feront le régal des oiseaux avant de poursuivre leur chemin... sous terre ou dans le ventre des fourmis.
A partir de là, nous n'allons plus croiser personne. Cette étape devient silencieuse, nous offrant l'occasion d'une méditation finale. Nous entamons notre dernière montée significative de notre parcours entamé il y a près de 300 kilomètres. Celle-ci n'est pas plus pentue que celles que nous avons gravies auparavant, mais nous peinons toutefois à y trouver de bons appuis. La situation s'améliore en fin de montée, où nous retrouvons le goudron. Enfin, nous progressons vers Sussaute. Depuis le départ, nous ne nous sommes pas vraiment arrêtés et depuis que nous sommes rentrés dans le Pays Basque, nous avons l'impression que le chemin se déroule, de collines en collines, dans un paysage vivant, coloré, presque lumineux. Cette fois, à la toponymie, les maisons désormais blanches aux volets rouges (ou verts) affichent fièrement leur nom, ce qui leur confère une identité. Nos yeux se régalent mais nos jambes commencent à fatiguer. Nous n'avons pas complètement récupéré du trajet difficile de la veille, et ma cheville gauche commence à me faire boîter de plus en plus fort. Karima me distance désormais largement et conscient des difficultés, je ne force pas pour autant. Je sais qu'il reste une longue ligne droite à accomplir jusqu'à Saint-Palais.
Même si nous avons passé l'ascension la plus difficile de la journée, le relief nous fatigue encore sur ces petites routes de campagne, sinueuses. Surtout, il nous manque un banc pour marquer une vraie pause et nous déchausser. Nous arrivons alors à Suhast, et j'ai vu sur la carte qu'il y avait une église et un cimetière tout près du GR 654. Au moins, nous en profiterons pour faire le plein d'eau, alors que la journée, relativement chaude de nouveau, nous a contraint à puiser dans nos réserves du précieux liquide. Il ne nous reste plus que 3 kilomètres et jusque là, j'ai pris le temps d'avancer comme je le pouvais. Cette église est une bénédiction : il y a tout ce qu'il faut pour reprendre des forces. C'est tout simplement dommage qu'elle n'intervienne que maintenant. Le temps est idéal et le silence est d'or : le lieu invite parfaitement à la prière et à la méditation. Nous en profitons pour nous consacrer à ces deux temps, après une pause déjeuner du coup tardive. C'est comme si c'est endroit était parfait pour se "laver" : aux commodités matérielles (eau fraîche, toilettes ouvertes et propres, papier toilette à disposition), s'ajoute le moment pour livrer une dernière fois ses émotions. Je dois bien reconnaître que la larme est venue, celle qui annonce la fin du voyage et le retour au temps de l'ordinaire. Le chemin a cela de paradoxal qu'en vous dépouillant de beaucoup de choses, il vous met dans une simplicité qui pourrait être ordinaire, mais n'avons-nous pas le tort de nous mettre dans des situations complexes qui nous privent d'un peu de ce bonheur simple ? Avec cette pause, vient le temps du souvenir, déjà. La remise en route est difficile moralement et douloureuse physiquement. Les muscles tirent, les articulations grincent...
Karima près de l'église de Suhast
18 octobre 2021
Après quelques hectomètres, je devine une zone industrielle, la vallée de la Bidouze et un petit creux où se niche le village de Saint-Palais, avec ses 1 800 habitants. Nous entamons ensemble la dernière ligne droite et franchissons la rivière, la dernière de notre voyage. Je regarde au loin, les collines et les Pyrénées basques sont désormais confondues, et les reliefs qui se trouvent derrière Saint-Palais annoncent une suite du programme bien prometteuse !
Je suis partagé entre plusieurs sentiments : d'une part la joie d'être arrivé au bout d'un voyage improbable, et qui s'est avéré être tellement mouvant entre Jarnac et ici, et la tristesse de devoir y mettre temporairement un terme. Mais une surprise ultime nous attendait, une belle manière de dire au revoir à notre chemin. Je marchais sur une jambe ou presque, une de moins que mon épouse. Elle a profité de ce meilleur état de forme pour partir à la recherche de l'arrêt de bus providentiel, celui de notre retour à Orthez. Et au détour d'une rue du centre du village, Karima découvre Hervé et Annie, attablés à la terrasse d'un café. Nous les avions laissés déjà près d'une autre terrasse, au coeur de Saint-Genis-de-Saintonge, deux semaines plus tôt, presque heure pour heure. C'est bien connu, le breton est tenace. Ils partent vers Ostabat, là où les trois voies de Tours, de Vézelay et d'Arles se rejoignent, avant d'atteindre Saint-Jean-Pied-de-Port. Nos retrouvailles sont émouvantes, je n'ai pas envie de les laisser repartir. Nous découvrons Catherine, une autre pèlerine, qui nous a témoigné son passage sur la fameuse étape internationale jusqu'à Roncevaux : "le plus dur, c'est la descente." Notre chemin s'arrête à cette dernière rencontre. Il avait démarré 18 plus tôt, 300 kilomètres à pied plus au nord, par une première rencontre au primeur "La Charentaise". Et entre temps, nous sommes passés par toutes les émotions que je ne peux décrire que dans un prochain article. Mais c'est bien "Le Chemin de la Vie".
Après une dernière pause pour se désaltérer, nous devons quitter les lieux avec l'envie d'un enfant qui ne veut pas que le jeu s'arrête. Nous pouvons prendre le bus, cette fois avec le sentiment du devoir accompli et rentrer à Orthez. Alors, tout le parcours de nos deux derniers jours défile puisqu'il s'arrête aussi à Sauveterre-de-Béarn. Arrivés au terminus, nous avons l'impression de revenir deux jours en arrière. Deux personnes, Catherine et Claudette, connaissances du père Armand Paillé nous accueillent dans un ancien hôtel resté dans le jus des années 1960. Ce seront nos deux ultimes rencontres de ce voyage, qui ne demande qu'à grandir.
Le profil de l'étape : Avec 15 kilomètres au programme, cette quatorzième et dernière étape n'est pas la plus difficile de notre parcours. Elle présente tout de même un profil varié, et des paysages intéressants, avec une entrée dans le Pays Basque à Osserain-Rivareyte. A l'ascension entre ce village et celui de Sussaute, succède une série de petits reliefs qui finissent par peser dans les jambes jusqu'à Suhast. Le dénivelé est tout de même de 165 mètres et l'altitude identique entre le point de départ et le lieu d'arrivée. La dernière partie du parcours est une ligne quasiment droite, plein sud, jusqu'au bourg de Saint-Palais.
Par ici la suite (2024) ! 1ère étape : Saint-Palais - Ostabat (12 km)







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