Le bon goût des choses simples (2ème partie)
Suite de l'article du 1er février 2026,
Retour à Amealco de Bonfil
En ce dimanche 20 septembre, je suis de retour au restaurant « De la Tierra » et à Amealco de Bonfil. Le premier endroit correspond à celui que j'avais découvert en janvier, avec une température beaucoup plus hivernale, sans qu'elle ne corresponde pour autant à ce que je connais en Europe. Mais à un peu plus de 2 150 mètres d'altitude, la fraîcheur, même autour de l'équinoxe, est la bienvenue car le soleil devient vif à mesure que la journée avance. C'était jour de marché artisanal et, malgré le petit nombre de stands proposés, mes amis mexicains y ont trouvé leur bonheur. Rien de bien spectaculaire dans ces petits objets allant de l'oracle aux confitures sans sucre faites maison, mais une jolie démonstration de ce que les petites mains locales sont en mesure de faire ! Le restaurant, avec son cadre « en terre » volontairement au plus près de la nature et son équipe de serveurs toujours très jeune, demeure une adresse authentique, très satisfaisante et nourrissante à proximité de Querétaro. La carte des petits-déjeuners n'a pas varié, avec sa proposition d'enchiladas, d'omelettes, de bouillons de légumes ou de formules sucrées, et la qualité des plats, toujours aussi savoureux, non plus.
Ensuite, j'ai pris la route d'Amealco de Bonfil pour découvrir cette fois le village, dont les 1 400 habitants semblent s'être démultipliés en ce dimanche après-midi. Perchée sur le plateau entre 2 600 et 2 700 mètres d'altitude, la localité est l'une des plus froides de l'État de Querétaro. Pour autant, malgré ces hauteurs qui dépassent toutes celles que l'on peut relever en Europe, nous ne nous trouvons pas dans la montagne pour autant ! Alors, immersion dans le Mexique authentique ? À cette altitude, la fraîcheur se fait sentir mais le soleil tape encore un peu plus fort. Quelques-uns de mes amis mexicains ont même pris des coups de soleil.
Amealco de Bonfil, plus communément appelé Amealco, me laisse au départ une double impression complètement ambivalente. Après une heure et demie de route au départ de Santiago de Querétaro, et après un petit-déjeuner – complètement mexicain – au restaurant De La Tierra, nous arrivons donc dans la capitale de ce municipio, et je suis rapidement saisi par la foule qui déambule dans les rues. Il y a du bruit, souvent bon enfant, avec de la musique traditionnelle, parfois agressif, parce que certains automobilistes, au volant de quelques voitures tunées et trafiquées, en profitent pour se faire remarquer en poussant le volume à fond et à s'en détruire les tympans. Il semble que l'effet ne se produise pas puisque ce passage sonore ne produit au mieux parmi nous que de l'indifférence. Passé ce vacarme ponctuel, je demande rapidement à Karen, une de nos amies qui semble bien connaître le village, la raison de la présence de cette foule et surtout si, en ce dimanche après-midi, s'y produit un événement particulier.
Karen me répond que la fréquentation du jour n'est pas exceptionnelle, qu'il n'y a pas d'événement particulier mais que le dimanche après-midi est le jour traditionnel des familles. Le dessin des rues trahit très rapidement son aspect colonial et le damier mène rapidement à la place centrale et à son église. La place est assez vaste, ouverte, aux couleurs du pays, ce qui ne dépareille pas avec la fête récente du 16 septembre, et est baignée par un soleil assez frais. C'est le seul endroit de tout le village où il est à peu près possible de déambuler avec un peu de distance par rapport au monde ambiant. Cette arrivée me permet en quelque sorte d'atterrir, mais comme nous sommes six, chacun part avec des envies différentes et il semblerait que, venant d'aussi loin, je sois le seul à ne pas connaître l'endroit. Nous en partons à la découverte, en tout cas pour moi, et chacun vague à ses désirs.
Coeur de Lelê
Amealco de Bonfil paraît être un grand marché où tout semble bon à être dépensé, et ce n'est pas un hasard si beaucoup commencent par un arrêt... à la banque. Même si les transactions par carte bancaire sont aussi développées que dans la métropole, il est d'usage d'acheter en espèces et, bon point, le vol n'est pas de mise. L'odeur du pain m'incite à entrer dans la boulangerie, mais après dégustation de la concha, je dois bien admettre que j'ai goûté meilleur ailleurs. Ici, pas de répit : les boulangers (et serveuses) travaillent d'arrache-pied le dimanche après-midi. Les clients entrent et ressortent, le pain présente bien, les produits ont des aspects variés, mais je repartirai bredouille. Mon estomac craint toujours les voyages en auto sur une certaine distance, et je préfère ne pas prendre de risque. Nous découvrons ensuite une boutique nettement dédiée à la vente de t-shirts, et je suis frappé par la collection proposée avec certains motifs extravagants. Mais la communication du vendeur, dans cette petite boutique sombre et colorée, donne effectivement envie d'acheter. Il pose avec sa famille sur certains clichés, d'autres poses invitent à ne pas repartir les mains vides...
Le petit groupe d'amis déambule et part ensuite en direction du marché et du musée dédié à la Lelê, personnage symbolique de l'État de Querétaro. Il y a des Lelê partout, présentées sous toutes les coutures, mais toujours avec un visage rond attendrissant. Elles sont produites par les ateliers des femmes indigènes de la région, et il y aurait 550 ateliers pour produire 200 000 Lelê par mois ! Ce petit personnage que j'ai découvert à Santiago de Querétaro est ici présent partout, et je suis assez impressionné par la quantité de production artisanale que ces petites mains peuvent produire. Je le suis d'autant plus que je ne suis pas du tout manuel et que cette minutie est remarquable. On est loin ici du grand luxe : acheter une Lelê, c'est acheter une quantité d'heures de travail, de savoir-faire et de patrimoine, et c'est aussi ce qui rend ce lieu, hors des radars touristiques mexicains, si authentique. Pas très loin se trouvent des fabrications de petites voitures industrielles, car il faut bien vendre aux enfants. Mais ma préférence irait bien vers la Lelê.
À proximité se trouve aussi une très jolie galerie d'art, en tout cas du point de vue d'un novice qui n'a pas l'œil de l'expert.
Très appréciable au Mexique, il y a la possibilité de donner sous forme de donativo, comme s'il s'agissait de certaines auberges publiques du chemin de Compostelle. Chacun donne ainsi ce qu'il veut à l'entrée, mais dans l'atelier d'art, ce qui est frappant, c'est que le visiteur se retrouve à avancer en profondeur vers la confection des différents objets, jusqu'à se retrouver à côté des artisans ! Il y a une partie d'intimité dévoilée dans des pièces où je ressens qu'il y a eu beaucoup de vécu. Était-ce là une ancienne maison où vivait une ou plusieurs familles ? En tout cas, l'atmosphère s'en ressent.
Sur deux étages, un certain nombre de peintures sont à la vente, œuvres d'artistes locaux, et là aussi, sans être du tout un expert, j'ai trouvé que les prix affichés étaient plutôt modiques par rapport à la quantité de travail représentée, surtout pour peindre des paysages de la région. Toute cette visite finit par creuser le petit groupe et, discrètement, quelques-uns s'en vont déguster de la nourriture de rue sur le marché. Nous nous éloignons du parking d'origine et, même à cette altitude, la soif gagne. Cependant, prudent face à l'heure et demie de route qui s'annonce pour le retour, je préfère ne pas me laisser tenter par les boissons vendues en plein air. Je me contenterai de l'eau sur le chemin du retour. Jésus m'invite alors à découvrir le marché souterrain des boucheries pour sentir, selon lui, les véritables odeurs du Mexique authentique...
Nous descendons, guidé par l'odeur âpre des boucheries souterraines non ventilée. L'escalier me donne à la fois envie d'en savoir plus mais aussi de partir par les coursives latérales puisque cette contamination olfactive est omniprésente. Sur les côtés, c'est le rayon des fruits et légumes qui me paraît tout de suite plus silencieux et amical. Au fond se côtoient les quatre boucheries, et, démasqué rapidement, je refuse une première dégustation de chicharrón de porc, avant de céder au bœuf. Le tonneau sanglant qui se dresse devant moi, au-dessus duquel les tripes sont découpées me laisse sans voix. Je suis surtout interloqué de penser que plusieurs bouchers se côtoient là, au milieu de toute cette protéine animale, dans la promiscuité et sans lumière naturelle... Et c'est sur cette dernière image plutôt poisseuse que je vais laisser derrière moi Amealco de Bonfil et toutes ses lelês.


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