L'Angleterre avec des yeux d'enfants
Nous sommes en mai 1992. Il s'agit de mon premier voyage à l'étranger. J'ai tout juste dix ans et j'ai bien vu ma gueule à la récré. Trente-et-un ans plus tard, j'ai conservé un certain nombre de souvenirs de ce séjour linguistique et le raconter aujourd'hui prend évidemment des accents très particuliers.
Avec mes deux classes "sautées", je me retrouve en fin d'année de sixième et ce voyage est pour moi une toute nouvelle expérience. Bien sûr, à cet âge-là, je n'ai pas préparé grand chose et il s'agit simplement pour moi d'aller en classe d'anglais, juste un peu particulière. Le rapport avec le professeur d'anglais est lui aussi typique de l'époque et de l'établissement : il établit son autorité à coup de quarts de feuille et d'interrogations surprises en début de classe, et nous prend au dépourvu au laboratoire où nous devons écouter tous les lundis après-midis des cassettes audio. La relation est donc assez hiérarchique : à cet âge-là, en surpoids, petit et faible par rapport à mes camarades de classe, l'anglais est une langue que je dois apprendre sans discuter. Je me souviens encore du départ en autocar du collège Valbenoîte à Saint-Etienne, de mes parents et de ma grand-mère qui avaient peur que je ne mange pas bien. Mon sac est rempli d'affaires.
Le voyage aller est interminable, l'autocar route toute la nuit sur l'autoroute en direction du nord. Le silence se fait peu à peu sentir et je me souviens simplement avoir aperçu la Tour Eiffel de nuit, et Paris tout illuminé. Nous arrivons à Boulogne que le lendemain matin et il fait bon prendre le petit-déjeuner au port même si nous faisons tous petite mine. Nous avons expérimenté le sommeil si peu confortable des nuits en bus (je le retrouverai plus tard en Espagne, au Pérou et sur un trajet Nantes-Lyon), avec la seule cabine toilette et l'absence de douches. Nous attendons l'embarquement sur le ferry car à cette époque, le tunnel sous la Manche était toujours en construction (il n'a été inauguré que deux ans plus tard). J'en profite pour échanger quelques mots avec Ben, qui est l'étudiant anglais qui a choisi de passer un an en France, à Saint-Etienne. Dix-huit ans plus tard, à La Corogne, je me retrouverai dans une situation comparable à lui (tout en étant sorti de l'Université un peu avant) et je me rappellerai de la complicité avec les élèves.
A l'approche des côtes britanniques
Calais - Douvres (Mai 1992)
Nous procédons à l'embarquement et je suis encore sidéré par la taille gigantesque des portiques du port de Boulogne, tout comme je le serai aussi une heure plus tard à Douvres. La traversée de la Manche en ferry, à dix ans, est une sublime aventure dont je me souviens encore aujourd'hui. L'immensité de la mer, les embruns, le vent violent sur le pont avaient tout pour m'impressionner, mais la stabilité de l'immense vaisseau marin avait aussi tout pour me rassurer. Je souffre depuis tout petit du mal des transports et par chance, il m'a laissé tranquille au cours de ce périple. Peu à peu, nous apercevons les falaises britanniques qui grossissent au fur et à mesure de l'avancée du ferry et les consignes sont données de regagner l'autocar, car nous allons bientôt reprendre la route... à gauche. Avant cela, il y a un interminable passage à la douane (les accords de Schengen ne datent que de 1995) car le chauffeur de bus doit remettre toutes les cartes d'identité (en papier cartonné à l'époque). Une heure plus tard peut-être, à nous les petites routes anglaises !
De mon côté, c'est un immense trou noir. A partir de ce moment-là, je ne me souviens que de quelques épisodes marquants dont je ne pourrai retracer la chronologie exacte. Je ne me rappelle pas si nous avons d'abord visité Londres (c'est probable sur quelques sites) avant de nous répartir dans les familles d'accueil le soir. Mais il me semble plutôt que nous avons visité un site où était exposée la construction du tunnel reliant l'île au continent (à Folkestone ?). Nous étions trois garçons à loger dans une famille britannique, qui possédait une Peugeot 505 avec un volant à droite, et conduisait ainsi à gauche. Si j'ai gardé en mémoire leur voiture, les visages ont disparu avec les décennies mais j'ai dû m'accommoder de toilettes à l'ancienne et surtout d'une nourriture qui n'était pas dans mes standards, avec des gigantesques raviolis à l'eau (!), des oeufs et du bacon au petit-déjeuner et - ouf - des oranges qui était pratiquement le seul aliment de la famille que je pouvais avaler sans peine. Car les familles prenaient tout en charge en ce qui concerne l'hébergement et la restauration : nous emportions pour la journée un sachet plastique qui contenait notre repas, et nous ne manquions évidemment pas de le comparer entre nous au cours du pique-nique quotidien.
Big Ben dans la lumière
Londres - Mai 1992
Nous avons visité Londres dans les grandes largeurs. Dans mes souvenirs figurent en bonne place la barrière de la Tamise, assez récente à l'époque (la construction s'est achevée en 1984), censée protéger la ville contre les tempêtes et marées. A dix ans et n'ayant pas (encore) mis les pieds à Paris, je n'avais jamais visité de ville de cette ampleur (la plus grande devait être Marseille en 1987) et je me suis retrouvé un peu perdu dans cette jungle urbaine, où les quelques mois d'anglais reçus à quelques heures par semaine ne suffisent en rien, tout juste à pouvoir prononcer quelques mots, d'autant plus que l'anglais n'était pas ma langue préférée (déjà l'espagnol passait devant dans mon coeur !). Une autre visite marquante a été la cathédrale Saint-Paul, où je suis resté très impressionné par la hauteur de l'édifice et le vertige du balcon, au premier niveau, avec une immense caisse de résonance. Elle est à ce jour, avec ses cent treize mètres, la deuxième cathédrale la plus haute du monde après la Basilique Saint-Pierre de Rome. Et dire que certains de mes camarades ont atteint le deuxième niveau, sous la coupole...
Bien sûr, nous sommes passés devant les incontournables de la capitale britannique, avec la Tower Bridge, le palais de Westminster, Big Ben, Trafalgar Square, le magasin de luxe Harrods où nous sommes restés sans voix devant les prix ainsi que le British Museum. Nous avons vu aussi les bobbies, les taxis noirs et les bus rouges. Nous avons pique-niqué dans Hyde Park. Puis, nous avons quitté la grande ville pour prendre la direction des Universités d'Oxford et de Cambridge, avec ses parcs immenses, très verts, où nous avions eu quartier libre.
Une semaine est passée très vite, et nous avons voyagé entièrement avec l'autobus, du départ de Saint-Etienne jusqu'au retour. Bien sûr, aujourd'hui, j'aurais une toute autre lecture si j'avais l'occasion de repartir en séjour en Angleterre. J'ai toutefois gardé en mémoire l'image d'un pays très propre, très droit, où les gens étaient très accueillants, surtout envers les Français. John Major était au pouvoir et nous essayions de voir, au carreau d'une fenêtre, si nous pouvions apercevoir la Reine d'Angleterre. En 1992 à Londres, George Michael et Queen se produisaient à Londres pour un concert hommage à Freddy Mercury. Voilà ce qui est resté gravé dans la mémoire d'un enfant de dix ans, sans appareil photo numérique, smartphones, réseaux sociaux ni Internet.




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