Marrakech : le souk marocain
(Ecrit au Riad Azukar de Marrakech),
La fin du triptyque printanier de 2014 nous amenait avec Karima au sud. Dans un autre pays maghrébin, au Maroc, deux mois après l'Algérie. Le séjour le plus au sud pour moi à ce jour, et pour une fois avec un seul objectif réel : les vacances. Nous avons choisi le riad (sorte de faux hôtel typiquement marocain avec vraies terrasse, piscine et petit déjeuner) grâce à une offre imbattable de Groupon. Et aussi de Ryanair, qui m'inquiétait de voir afficher partout que la politique était du Bas prix. Ce qui s'est traduit par une haute attente à l'embarquement. Mais seulement car le service fourni a été à la hauteur avec du low cost. Ainsi que la douceur du vol de 2 h 40 entre Marseille, où nous avons encore été abordés par un vrai (faux ?) désoeuvré en quête d'argent pour aller à La Ciotat, et Marrakech. Un vol où j'ai pu me rendre compte que la Sierra Nevada était comme un gâteau enneigé juste au-dessus de la mer. Ou le Maroc était tout près et finalement peu différent, au nord, de l'Espagne (rural, sec, irrigué, aux grands barrages aux eaux turquoises).
Et puis Marrakech, grand marché de brique et de broc, bâti sur une terre rouge aride. La chaleur des 31°C nous a pris à la gorge, à 19 h, suivi par une queue d'une heure au contrôle des passeports. Attention, le lieu de résidence est obligatoire. Et dès notre sortie, nous sommes devenus des portefeuilles sur pattes. D'abord pour le chauffeur d'un vieux taxi Mercedes fourré qui nous fait une courte visite de nuit. Ensuite, sur cette place Jemâa-el-Fna, coeur névralgique de l'Afrique du Nord. Cette place ne ressemble à rien mais, sous le regard de la Koutoubia, minaret qui ressemble à s'y méprendre à la Giralda de Séville, on y trouve de tout et n'importe quoi, et puis n'importe qui. Des tatoueuses improvisées du bled qui arrachent la main de Karima. Des pêcheurs de bouteilles de soda. Des serpents pas charmés. Des Africains vendeurs à dix dirhams (0,90 €) de montres en toc. Et des pseudo-restaurateurs plantant leur carte et leurs tables, où le pain et la sauce sont déjà pré-facturés, sous la toile de tente. C'est le souk, un bordel pas organisable sous les yeux de la sûreté nationale en 4x4 Land Rover. Et que dire des ruelles, terrain de jeu favori des scooters et mobylettes, dans un vacarme permanent ? Finalement, nous trouvons le calme dans notre riad, qu'il faut retrouver, et au loin, en regardant les cimes enneigées du haut Atlas et du Djebel Toubkal (4 167 mètres d'altitude). Car Marrakech est à elle seule une politique commerciale très agressive, qui nous a empêché, pour le moment, de faire de belles rencontres.
Cette place Jemâa-el-Fna est animée en permanence. La nuit, il y a des micro-spectacles ou des mini-concerts de troupes venues probablement des environs. Il n'y a rien de très raffiné et beaucoup de messages sont assez incompréhensibles pour nous qui venons de cultures étrangères. Et ce que nous percevons est très pauvre. Nous ressentons en permanence la confrontation entre touristes et vendeurs locaux, avec un seul dénominateur commun : l'argent. J'en suis même venu à refuser une danse peut-être traditionnelle tellement la gamelle à dirhams est ouverte. Il est vrai que tout pousse à la consommation jusqu'au climat, chaud et sec. La température n'est pas extrême en ce printemps 2014 (jusqu'à 35°C à l'ombre) mais le soleil est rapidement écrasant et desséchant.
Cette absence de raffinement apparaît partout. Les rues ne sont pas sales mais terreuses. Sans atteindre nos standards habituels, des efforts sont quand même faits sur l'hygiène. Rien à voir par exemple avec Bab Ezzouar que nous avons connus deux mois plus tôt. Les chats ne sont pas très frais mais ne sont pas tous malades. Les ruelles sont poussiéreuses, peuplées de tout (scooters, pétrolettes, bicyclettes, touristes, marchands et... marocains). Mais ceci est propre à la médina, qui protège la ville de la modernité. Les taxis couleur sable sont de tous les âges. Et les Marocains que nous avons rencontrés sont, exception faite de la drogue pécunière, plutôt calme et accueillants. Pourtant nous ne pouvons pas nous satisfaire de ce que nous avons vus. Les regards posés sur Karima sont vraiment trop insistants. Pourquoi ? Elle n'est ni marocaine, ni voilée... pourtant elle est maghrébine et parle arabe. Ceci la fait un peu sortir de la "case" touriste, où je reste ancré pour la durée du séjour.
Quel tourisme voulons-nous ? Nous sommes restés à l'étape classique du tourisme consommateur et boulimique. C'est ce que nous ne voulons surtout pas. Nous ne partons pas en voyage pour rajouter un lieu à notre tableau de chasse. Notre but est aussi de prendre le temps et surtout de nous enrichir culturellement. Encore faut-il que les horloges, dans ce pays à l'heure souvent anglaise, soient réglées à la même heure. Les étalages des gargottes mobiles sont soigneusement préparés, même montés et démontés quotidiennement. Et au sommet de la pyramide d'orangers, de citrons, de citrons vert et de pamplemousses, figure un homme comme déguisé en vautour en quête de proies touristiques. Avec un argument choc : le jus d'orange pressé à 4 Dh (0,35 €). Enfin, c'est le prix marocain. Car si vous êtes étranger, vous payez plus cher, mais toujours moins que dans votre propre pays. C'est toujours l'éternel débat : devons-nous payer en fonction de notre niveau de revenus ou le prix doit-il être le même pour tous ? Marrakech, où très peu de prix sont affichés, semble hésiter entre les deux. Pourquoi devons-nous pêcher une bouteille de Coca à 10 Dh (0,90 €) pendant que les Marocains la pêchent à 5 Dh ? Devant notre désapprobation, le vieil assistant du maître de ce jeu curieux nous a aussitôt rendu notre mise à 5 Dh et repris la canne à pêche.
Il n'est pas simple non plus de se repérer. La circulation est anarchique, même en dehors de la médina... Pourtant, les répressions des autorités sont sévères et il ne vaut mieux pas discuter. Même dans ce pays chaud, les costumes-cravates sont de mises. Vers Guéliz et les beaux jardins, les rues s'élargissent, les centres commerciaux fleurissent mais le soleil est dur à supporter. Heureusement, le bus est abordable pour nous (4 Dh le trajet). Beaucoup plus que pour les Marocains dont le SMIC est à 210 €. Pas étonnant que ce soit la course aux touristes. L'Algérie a un SMIC plus bas encore (150 €) mais s'ouvre beaucoup moins : le pays compte d'abord sur ses richesses énergétiques et minières.
Il y a une réalité que j'ai de plus en plus de mal à supporter. Elle se concentre autour de la Place Jemâa-el-Fna. Marrakech, en cette période de l'année, est déjà une souffrance relative pour ceux qui ne supportent pas la chaleur. Et comme l'estomac finit quand même par gargouiller, nous nous rendons vers 16 h à un snack, voisin du snack Toubkal pas peu fier d'être recommandé par le guide du Routard. Le serveur nous attire sommairement d'un "C'est meilleur ici" et nous décidons effectivement de changer et surtout de nous asseoir à l'ombre. Alors voici une recommandation si vous venez au Maroc et si vous lisez ces quelques lignes : ne consommez jamais de produits non cuits. La chaîne du froid n'est pas toujours respectée et les conditions de conservation sont parfois calamiteuses. Les petites mains travaillent dans l'ombre, dans une pseudo-cuisine, et prennent les frites avec leurs mains. Il m'en a résulté une diarrhée carabinée pendant deux jours. Deux autres coups d'oeil indiscrets me confortent dans l'idée du manque de rigueur sanitaire : un snack de la rue des Banques dispose d'un bac à frites souillé et les gargottes n'ont pas de chaîne du froid. C'est le revers de la médaille d'un jus d'orange à 4 Dh. Mais que mangent les Marocains ?
Retour au souk. Cette fois, nous avons l'idée d'un objet précis : un tableau authentique. Ceci nous a plus rapidement orienté vers les vendeurs et le fameux marchandage. Rien à voir avec les rabatteurs attrape-touristes "Tu veux un massage...", "Les montres à 10 dirhams" (répété à l'infini), "Et gazelle ?". Place aux beaux étalages d'épices, de babouches et de tableaux. Il y a encore du toc (bracelets décolorants) mais nous parvenons finalement à faire affaire (l'avenir nous le dira) dans un souk où règne une relative solidarité entre les vendeurs.
J'ai tout de même besoin d'espace. Nous tentons une virée nocturne en partant dans le sens inverse de la place sur laquelle nous finissons invariablement par retomber. La foule est encore plus importante que d'habitude. Nous sommes suivis un temps par un enfant intrépide et nous peinons à frayer notre chemin jusqu'au bureau de change où la guichetière fait sa prière. Peine perdue.
Pour sortir de Marrakech, nous optons finalement pour les grandes distances. Aucune option incontournable ne s'offre à nous. Essaouira est parmi les plus proches mais cinq heures de bus aller-retour nous effraient un peu. Et quitte à passer du temps, nous choisissons le train. Pour la capitale, Rabat. Le guide du Routard annonçait quatre heures de trajet. Le voyage aller s'est déroulé dans de bonnes conditions : cabine climatisée, paysage presque lunaire jusque dans les plaines de Casablanca. La ville la plus peuplée du Maroc n'incite pas à la visite, vue du train. Et nous avons choisi de ne pas la visiter : il n'y a rien d'intéressant à se retrouver perdu sur des grands boulevards, sans orientation. Nous descendons finalement, après cinq heures de trajet, à la gare de Rabat-Agdal, sans savoir qu'il existe une gare principale. Nous parvenons à trouver notre chemin jusqu'à l'océan. Enfin : la vue de l'infini me change tellement des nuits agitées de la place. Mais cela n'engage que moi. Il a fallu pour cela un épisode cocasse : à la montée, le chauffeur du bus nous somme sans un mot de monter par l'arrière, où une femme (voilée comme presque 100 % des femmes ici) nous encaisse. A l'arrivée, le chauffeur nous demande de descendre, contredit par la même femme, qui finit par embrasser tendrement Karima...
Et dans la capitale, tout paraît grand... L'océan est agité et la plage... se transforme en un espace rocailleux assez sale mais peuplé de pêcheurs. Impossible de se baigner dans un univers un peu trop rude. Un phare, un cimetière immense et un centre-ville, certes beau mais petit. L'occasion de voir une église chrétienne, fermée et de confirmer la multitude de regards braqués sur Karima, qui n'est pas voilée et accompagnée par un Européen définitivement rangé au rang de touriste. La gare du centre-ville n'a que deux voies (!) et paraît presque comme le plus beau du jour. Je suis convaincu qu'il y a d'autres belles choses à voir à Rabat, encore faudrait-il connaître comment circuler. Nous sommes parvenus à changer d'air mais pas à nous réconcilier avec un séjour qui a du mal à prendre sens, en dehors d'un riad où tout est paisible. Alors, me serai-je embourgeoisé au point d'avoir des goûts de luxe ? Non, juste d'avoir découvert des conditions de vie différentes, qui rappellent parfois que le Maroc a un développement très inégal. Le train pour le retour à Marrakech en est un parfait exemple. Il est plein sans être bondé, non climatisé et particulièrement sale : plus d'eau dans les toilettes, du papier hygiénique partout et un WC qui évacue directement sur la voie ! La chaleur est suffocante. Comme le matin, des boissons et sandwiches peuvent nous être proposés mais ceux-ci sont en supplément et surtout pas frais. Quant à l'interdiction de fumer, elle n'est respectée que dans les compartiments. Le spectacle est dehors : alors qu'il avait plu le matin même à Marrakech sur une place Jemâa-el-Fna presque vide (!), les orages nous accompagnaient jusqu'au bout ou presque dans un cadre semi-désertique et peu rassurant. Les orages zébraient le ciel jusqu'à ce que nous soyons plongés dans le noir de la nuit. Au loin, un grand ilôt de lumière apparaissait : Marrakech. Pourtant, même si nous descendions là, le train lui joignait Fès (Rif, nord du Maroc) à Laâyoune, au Sahara occidental, en passant par Agadir.
A Rabat, il y eut peu de touristes. Le lendemain, nous avions choisi un décor totalement différent. Marrakech est une ville dans une campagne aux allures de désert. Pour la vallée d'Ourika, aux portes de l'Atlas, nous pensions être deux, voire quatre, et nous étions peut-être vingt ! Mais contrairement à la veille, cette journée fut globalement enrichissante et une bonne expérience. Pourtant, l'accueil matinal a été froid. Un intermédiaire était venu nous chercher à 8 h 45 mais nous ne savions que peu de choses de la suite. Il y a peu d'information et de communication. C'est que nous étions le premier maillon de la chaîne de touristes à aller récupérer. Venus de partout : France, Espagne, Argentine, Etats-Unis, Pays-Bas, Pays de Galles. Le Haut-Atas avec son sommet, le Djebel Toubkal et ses 4 167 mètres d'altitude, se rapprochait. Et de notre côté, nous étions rassurés par le profil tout public et tous âges de l'expédition. Et par le rabattage marrakchi qui était de retour. Notre convoyeur s'arrêta en premier à une boutique pour prendre soi-disant des photos mais surtout dépenser. Passe encore, même si la vendeuse expose des porcs en porcelaine dans un pays musulman alors qu'elle ne parle qu'en arabe marocain. Nous rentrons ensuite dans la vallée et nous nous arrêtons une deuxième fois dans un piège à touristes : quelques dromadaires plantés et... des vendeurs ambulants de colliers et de pierres précieuses. Une fois rentré dans la conversation et dépassé le "je te le fais à bon prix", j'en ai appris un peu plus sur la pauvreté de ces gens, somme toute si humains. "Qu'est-ce que tu crois ? Que j'ai trouvé ce collier au bord de la rivière ? Moi aussi, je l'ai acheté pour le revendre." Entre les deux, nous avons visité un village berbère pauvre et découvert notre guide du jour, Hassan. Ses dents carriées traduisent le niveau de vie. Même là, les enfants connaissent tous les joueurs du Barça et portent fièrement le dernier maillot, avant de demander un dirham pour la visite, pour une photo. Ce petit déjeuner pris entre étrangers me met presque mal à l'aise pour plusieurs raisons. Le sourire des Berbères est-il de façade ? Derrière le hammam local, le barattier, n'y a-t-il pas une forme déguisée de prostitution ? Sans compter les rabatteurs avec leurs pierres, telles des sangsues. Hassan reconnaît volontiers qu'il préfèrerait avoir plus de moyens et les vendeurs, dont il est complice, voudraient avoir leur boutique. Les Berbères n'offrent pas leur corps mais leur village aux touristes. Et c'est un instant d'intimité volé. Voilà pourquoi je n'exposerai pas la photo des enfants.
Vient ensuite la pharmacie, coopérative, productrice de l'huile d'argan. Un très bon moment, vécu en espagnol, à la vitesse d'un futur TGV Casablanca - Rabat. Pour une fois, la seule de la journée, l'achat ne sera pas forcé. L'étudiante en blouse blanche voulait nous épater. Et à débiter un texte théâtral, à multiplier la gymnastique français / espagnol / arabe marocain, nous n'avons finalement pas appris grand chose, mise à part une bonne adresse.
La vallée se resserre. Nous arrivons à Setti-Fatma, là où il n'y a plus de route. Le repas n'était pas compris dans le prix de départ et nous sommes étonnés de voir des fauteuils rouge, alignés au bord de l'Ourika. Les serveurs doivent aligner les kilomètres pour les touristes. Nous n'avons pas le temps de digérer que nous voilà partis pour les cascades. Il y a bien un bureau de guides pour l'Atlas mais pas de prévention dans cette course de côte pédestre. Seulement des petites boutiques vendant de tout, jusqu'à des jus d'orange à l'avant-dernier niveau (comme si les orangers poussaient au bord des torrents de montagne). La foule, plus ou moins solidaire, des grimpeurs en difficulté, fait penser à l'Alpe d'Huez. Je finis par abandonner au deuxième niveau, à cause de chaussures glissantes et d'un équilibre précaire. Pas de baignade naturelle ainsi pour ce séjour ni pour moi, ni pour Karima, montée plus haut, mais pour qui les regards et la température de l'eau étaient rédhibitoires. Nous rembarquons finalement pour Marrakech devant une flopée de vieux taxis Mercedes et nous atterrissons une heure plus tard, près de la place Jemâa-el-Fna, dans la confusion circulatoire la plus totale. Nous nous saluons, ainsi que notre convoyeur, plus attaché à son portable qu'à la route. Nous aurons finalement découvert l'Atlas, des terres rouges érodées de la basse vallée, aux vallons escarpés de l'Ourika. Ce ne fut qu'une courte mise en bouche, technique, périlleuse. Les sommets nous contemplent encore, hauts, partiellement enneigés, enfin montagnards. Ce sera l'une des plus belles images du Maroc. Et rappelant un peu les Alpes... ce que j'étais finalement venu chercher à Marrakech dans un tourisme d'un autre âge.
Cette absence de raffinement apparaît partout. Les rues ne sont pas sales mais terreuses. Sans atteindre nos standards habituels, des efforts sont quand même faits sur l'hygiène. Rien à voir par exemple avec Bab Ezzouar que nous avons connus deux mois plus tôt. Les chats ne sont pas très frais mais ne sont pas tous malades. Les ruelles sont poussiéreuses, peuplées de tout (scooters, pétrolettes, bicyclettes, touristes, marchands et... marocains). Mais ceci est propre à la médina, qui protège la ville de la modernité. Les taxis couleur sable sont de tous les âges. Et les Marocains que nous avons rencontrés sont, exception faite de la drogue pécunière, plutôt calme et accueillants. Pourtant nous ne pouvons pas nous satisfaire de ce que nous avons vus. Les regards posés sur Karima sont vraiment trop insistants. Pourquoi ? Elle n'est ni marocaine, ni voilée... pourtant elle est maghrébine et parle arabe. Ceci la fait un peu sortir de la "case" touriste, où je reste ancré pour la durée du séjour.
Quel tourisme voulons-nous ? Nous sommes restés à l'étape classique du tourisme consommateur et boulimique. C'est ce que nous ne voulons surtout pas. Nous ne partons pas en voyage pour rajouter un lieu à notre tableau de chasse. Notre but est aussi de prendre le temps et surtout de nous enrichir culturellement. Encore faut-il que les horloges, dans ce pays à l'heure souvent anglaise, soient réglées à la même heure. Les étalages des gargottes mobiles sont soigneusement préparés, même montés et démontés quotidiennement. Et au sommet de la pyramide d'orangers, de citrons, de citrons vert et de pamplemousses, figure un homme comme déguisé en vautour en quête de proies touristiques. Avec un argument choc : le jus d'orange pressé à 4 Dh (0,35 €). Enfin, c'est le prix marocain. Car si vous êtes étranger, vous payez plus cher, mais toujours moins que dans votre propre pays. C'est toujours l'éternel débat : devons-nous payer en fonction de notre niveau de revenus ou le prix doit-il être le même pour tous ? Marrakech, où très peu de prix sont affichés, semble hésiter entre les deux. Pourquoi devons-nous pêcher une bouteille de Coca à 10 Dh (0,90 €) pendant que les Marocains la pêchent à 5 Dh ? Devant notre désapprobation, le vieil assistant du maître de ce jeu curieux nous a aussitôt rendu notre mise à 5 Dh et repris la canne à pêche.
Il n'est pas simple non plus de se repérer. La circulation est anarchique, même en dehors de la médina... Pourtant, les répressions des autorités sont sévères et il ne vaut mieux pas discuter. Même dans ce pays chaud, les costumes-cravates sont de mises. Vers Guéliz et les beaux jardins, les rues s'élargissent, les centres commerciaux fleurissent mais le soleil est dur à supporter. Heureusement, le bus est abordable pour nous (4 Dh le trajet). Beaucoup plus que pour les Marocains dont le SMIC est à 210 €. Pas étonnant que ce soit la course aux touristes. L'Algérie a un SMIC plus bas encore (150 €) mais s'ouvre beaucoup moins : le pays compte d'abord sur ses richesses énergétiques et minières.
Karima sous les palmiers et le soleil de Marrakech
29 avril 2014
Il y a une réalité que j'ai de plus en plus de mal à supporter. Elle se concentre autour de la Place Jemâa-el-Fna. Marrakech, en cette période de l'année, est déjà une souffrance relative pour ceux qui ne supportent pas la chaleur. Et comme l'estomac finit quand même par gargouiller, nous nous rendons vers 16 h à un snack, voisin du snack Toubkal pas peu fier d'être recommandé par le guide du Routard. Le serveur nous attire sommairement d'un "C'est meilleur ici" et nous décidons effectivement de changer et surtout de nous asseoir à l'ombre. Alors voici une recommandation si vous venez au Maroc et si vous lisez ces quelques lignes : ne consommez jamais de produits non cuits. La chaîne du froid n'est pas toujours respectée et les conditions de conservation sont parfois calamiteuses. Les petites mains travaillent dans l'ombre, dans une pseudo-cuisine, et prennent les frites avec leurs mains. Il m'en a résulté une diarrhée carabinée pendant deux jours. Deux autres coups d'oeil indiscrets me confortent dans l'idée du manque de rigueur sanitaire : un snack de la rue des Banques dispose d'un bac à frites souillé et les gargottes n'ont pas de chaîne du froid. C'est le revers de la médaille d'un jus d'orange à 4 Dh. Mais que mangent les Marocains ?
Retour au souk. Cette fois, nous avons l'idée d'un objet précis : un tableau authentique. Ceci nous a plus rapidement orienté vers les vendeurs et le fameux marchandage. Rien à voir avec les rabatteurs attrape-touristes "Tu veux un massage...", "Les montres à 10 dirhams" (répété à l'infini), "Et gazelle ?". Place aux beaux étalages d'épices, de babouches et de tableaux. Il y a encore du toc (bracelets décolorants) mais nous parvenons finalement à faire affaire (l'avenir nous le dira) dans un souk où règne une relative solidarité entre les vendeurs.
J'ai tout de même besoin d'espace. Nous tentons une virée nocturne en partant dans le sens inverse de la place sur laquelle nous finissons invariablement par retomber. La foule est encore plus importante que d'habitude. Nous sommes suivis un temps par un enfant intrépide et nous peinons à frayer notre chemin jusqu'au bureau de change où la guichetière fait sa prière. Peine perdue.
Rabat-joie
Pour sortir de Marrakech, nous optons finalement pour les grandes distances. Aucune option incontournable ne s'offre à nous. Essaouira est parmi les plus proches mais cinq heures de bus aller-retour nous effraient un peu. Et quitte à passer du temps, nous choisissons le train. Pour la capitale, Rabat. Le guide du Routard annonçait quatre heures de trajet. Le voyage aller s'est déroulé dans de bonnes conditions : cabine climatisée, paysage presque lunaire jusque dans les plaines de Casablanca. La ville la plus peuplée du Maroc n'incite pas à la visite, vue du train. Et nous avons choisi de ne pas la visiter : il n'y a rien d'intéressant à se retrouver perdu sur des grands boulevards, sans orientation. Nous descendons finalement, après cinq heures de trajet, à la gare de Rabat-Agdal, sans savoir qu'il existe une gare principale. Nous parvenons à trouver notre chemin jusqu'à l'océan. Enfin : la vue de l'infini me change tellement des nuits agitées de la place. Mais cela n'engage que moi. Il a fallu pour cela un épisode cocasse : à la montée, le chauffeur du bus nous somme sans un mot de monter par l'arrière, où une femme (voilée comme presque 100 % des femmes ici) nous encaisse. A l'arrivée, le chauffeur nous demande de descendre, contredit par la même femme, qui finit par embrasser tendrement Karima...
Et dans la capitale, tout paraît grand... L'océan est agité et la plage... se transforme en un espace rocailleux assez sale mais peuplé de pêcheurs. Impossible de se baigner dans un univers un peu trop rude. Un phare, un cimetière immense et un centre-ville, certes beau mais petit. L'occasion de voir une église chrétienne, fermée et de confirmer la multitude de regards braqués sur Karima, qui n'est pas voilée et accompagnée par un Européen définitivement rangé au rang de touriste. La gare du centre-ville n'a que deux voies (!) et paraît presque comme le plus beau du jour. Je suis convaincu qu'il y a d'autres belles choses à voir à Rabat, encore faudrait-il connaître comment circuler. Nous sommes parvenus à changer d'air mais pas à nous réconcilier avec un séjour qui a du mal à prendre sens, en dehors d'un riad où tout est paisible. Alors, me serai-je embourgeoisé au point d'avoir des goûts de luxe ? Non, juste d'avoir découvert des conditions de vie différentes, qui rappellent parfois que le Maroc a un développement très inégal. Le train pour le retour à Marrakech en est un parfait exemple. Il est plein sans être bondé, non climatisé et particulièrement sale : plus d'eau dans les toilettes, du papier hygiénique partout et un WC qui évacue directement sur la voie ! La chaleur est suffocante. Comme le matin, des boissons et sandwiches peuvent nous être proposés mais ceux-ci sont en supplément et surtout pas frais. Quant à l'interdiction de fumer, elle n'est respectée que dans les compartiments. Le spectacle est dehors : alors qu'il avait plu le matin même à Marrakech sur une place Jemâa-el-Fna presque vide (!), les orages nous accompagnaient jusqu'au bout ou presque dans un cadre semi-désertique et peu rassurant. Les orages zébraient le ciel jusqu'à ce que nous soyons plongés dans le noir de la nuit. Au loin, un grand ilôt de lumière apparaissait : Marrakech. Pourtant, même si nous descendions là, le train lui joignait Fès (Rif, nord du Maroc) à Laâyoune, au Sahara occidental, en passant par Agadir.
Quelques pans de pierre résistent à l'océan
Rabat - 3 mai 2014
A Rabat, il y eut peu de touristes. Le lendemain, nous avions choisi un décor totalement différent. Marrakech est une ville dans une campagne aux allures de désert. Pour la vallée d'Ourika, aux portes de l'Atlas, nous pensions être deux, voire quatre, et nous étions peut-être vingt ! Mais contrairement à la veille, cette journée fut globalement enrichissante et une bonne expérience. Pourtant, l'accueil matinal a été froid. Un intermédiaire était venu nous chercher à 8 h 45 mais nous ne savions que peu de choses de la suite. Il y a peu d'information et de communication. C'est que nous étions le premier maillon de la chaîne de touristes à aller récupérer. Venus de partout : France, Espagne, Argentine, Etats-Unis, Pays-Bas, Pays de Galles. Le Haut-Atas avec son sommet, le Djebel Toubkal et ses 4 167 mètres d'altitude, se rapprochait. Et de notre côté, nous étions rassurés par le profil tout public et tous âges de l'expédition. Et par le rabattage marrakchi qui était de retour. Notre convoyeur s'arrêta en premier à une boutique pour prendre soi-disant des photos mais surtout dépenser. Passe encore, même si la vendeuse expose des porcs en porcelaine dans un pays musulman alors qu'elle ne parle qu'en arabe marocain. Nous rentrons ensuite dans la vallée et nous nous arrêtons une deuxième fois dans un piège à touristes : quelques dromadaires plantés et... des vendeurs ambulants de colliers et de pierres précieuses. Une fois rentré dans la conversation et dépassé le "je te le fais à bon prix", j'en ai appris un peu plus sur la pauvreté de ces gens, somme toute si humains. "Qu'est-ce que tu crois ? Que j'ai trouvé ce collier au bord de la rivière ? Moi aussi, je l'ai acheté pour le revendre." Entre les deux, nous avons visité un village berbère pauvre et découvert notre guide du jour, Hassan. Ses dents carriées traduisent le niveau de vie. Même là, les enfants connaissent tous les joueurs du Barça et portent fièrement le dernier maillot, avant de demander un dirham pour la visite, pour une photo. Ce petit déjeuner pris entre étrangers me met presque mal à l'aise pour plusieurs raisons. Le sourire des Berbères est-il de façade ? Derrière le hammam local, le barattier, n'y a-t-il pas une forme déguisée de prostitution ? Sans compter les rabatteurs avec leurs pierres, telles des sangsues. Hassan reconnaît volontiers qu'il préfèrerait avoir plus de moyens et les vendeurs, dont il est complice, voudraient avoir leur boutique. Les Berbères n'offrent pas leur corps mais leur village aux touristes. Et c'est un instant d'intimité volé. Voilà pourquoi je n'exposerai pas la photo des enfants.
Vient ensuite la pharmacie, coopérative, productrice de l'huile d'argan. Un très bon moment, vécu en espagnol, à la vitesse d'un futur TGV Casablanca - Rabat. Pour une fois, la seule de la journée, l'achat ne sera pas forcé. L'étudiante en blouse blanche voulait nous épater. Et à débiter un texte théâtral, à multiplier la gymnastique français / espagnol / arabe marocain, nous n'avons finalement pas appris grand chose, mise à part une bonne adresse.
Setti-Fatma, le restaurant à ciel ouvert
4 mai 2014
La vallée se resserre. Nous arrivons à Setti-Fatma, là où il n'y a plus de route. Le repas n'était pas compris dans le prix de départ et nous sommes étonnés de voir des fauteuils rouge, alignés au bord de l'Ourika. Les serveurs doivent aligner les kilomètres pour les touristes. Nous n'avons pas le temps de digérer que nous voilà partis pour les cascades. Il y a bien un bureau de guides pour l'Atlas mais pas de prévention dans cette course de côte pédestre. Seulement des petites boutiques vendant de tout, jusqu'à des jus d'orange à l'avant-dernier niveau (comme si les orangers poussaient au bord des torrents de montagne). La foule, plus ou moins solidaire, des grimpeurs en difficulté, fait penser à l'Alpe d'Huez. Je finis par abandonner au deuxième niveau, à cause de chaussures glissantes et d'un équilibre précaire. Pas de baignade naturelle ainsi pour ce séjour ni pour moi, ni pour Karima, montée plus haut, mais pour qui les regards et la température de l'eau étaient rédhibitoires. Nous rembarquons finalement pour Marrakech devant une flopée de vieux taxis Mercedes et nous atterrissons une heure plus tard, près de la place Jemâa-el-Fna, dans la confusion circulatoire la plus totale. Nous nous saluons, ainsi que notre convoyeur, plus attaché à son portable qu'à la route. Nous aurons finalement découvert l'Atlas, des terres rouges érodées de la basse vallée, aux vallons escarpés de l'Ourika. Ce ne fut qu'une courte mise en bouche, technique, périlleuse. Les sommets nous contemplent encore, hauts, partiellement enneigés, enfin montagnards. Ce sera l'une des plus belles images du Maroc. Et rappelant un peu les Alpes... ce que j'étais finalement venu chercher à Marrakech dans un tourisme d'un autre âge.


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