Expériences linguistiques
Dans cet article, je vous emmène hors du temps, hors de la chronologie habituelle. Nous allons remonter le temps, vivre l'instant présent et nous projeter aussi sur le futur. Je me trouve sur un chemin dont je ne connais que le point de départ. Sans savoir de quoi demain sera fait, j'avance avec les outils accumulés jusqu'ici. Je dispose tout de même de quelques cartes, outils et expériences accumulées qui me permettent d'y voir plus clair, comme si j'avais une lampe torche, dont les piles n'éclairent pas toujours aussi puissamment.
Le "parler lyonnais", gaga, arpitan ou franco-provençal : des sous-jascences du français...
Parler de la langue, c'est évoquer les sensations vécues, les peines, les joies, les espoirs, les doutes. Parce qu'il s'agit du vecteur de communication numéro un, qu'il soit oral ou écrit. Alors retour en arrière, dans les années 1980. A Saint-Etienne, ville dont je suis originaire, le français est très largement dominant, bien que parsemé par ci par là de restes d'arpitan (étendu du Forez à la Savoie, et débordant légèrement sur l'Italie) et de "gaga", un parler que nous partageons aussi avec nos voisins lyonnais. Je sais, il faut encore distinguer le "parler stéphanois" du "parler lyonnais".
Nous rigolons entre nous de notre vilain accent, fièrement assimilé à nos campagnes montagnardes que l'on aime par dessus-tout. Il nous arrive d'ailleurs de regarder certains journaux régionaux sur France 3 et d'être totalement déconcertés devant le paysan du coin qui expliquent que les récoltes de cette année ont été bien abîmées par quelconque tempête ou sécheresse... au point qu'il y a présence de sous-titrages. Rassurons-nous comme nous pouvons, les jeunes frères jumeaux à qui j'enseigne le français en classe particulière le vendredi après-midi m'ont expliqué que le grand-père galicien était lui aussi soumis au sous-titrage.
Nous sommes aussi à la limite entre langue d'oil, qui a fourni nombre de mots au français, et langue d'oc, que l'on peut retrouver en partie dans le catalan. Des restes seulement, largement diffusés cependant par nos grands-parents foréziens et qui font que parfois, dans une conversation tout à fait naturelle avec d'autres Français, il y a quelques blocages sur certains mots. C'est ainsi que j'ai été abondamment nourri de ce vocabulaire typique par ma grand-mère maternelle, qui m'a en quelque sorte donné sans le vouloir une classe particulière de "gaga" chaque mercredi. Vocabulaire dont se retrouve évidemment contaminée toute la partie maternelle de ma famille et que je transmets bien involontairement aux personnes vivant à proximité de la cité stéphanoise. J'en suis toutefois bien fier, car il s'agit d'une racine, d'une richesse culturelle, même si elle est à des années-lumière de la puissance de diffusion des langues internationales. Chaque jour, le "cri du pillot", petite chronique du quotidien régional La Tribune-Le Progrès, y consacre un petit billet d'humeur, avec le lexique. J'avoue que même en étant imprégné de ce dialecte, il m'est parfois bien difficile de déchiffrer...
Le français : langue maternelle, dont l'usage dans les hautes sphères est héritage de l'histoire. Sur le terrain, la réalité est tout autre.
Evidemment, en tant que Français natif ayant vécu vingt-huit ans en France, et après avoir rédigé une thèse, il ne fait nul doute que j'apprécie particulièrement la langue. J'ai été mis dans le bain très tôt par ma mère et je suis arrivé en école primaire avec un bagage linguistique beaucoup plus fort que les autres élèves. Il est évident que ce bagage me sert évidemment aujourd'hui dans le plaisir d'écrire une langue d'origine latine, espagnol inclus. Pourtant, à la différence d'aujourd'hui, je n'étais absolument pas doué dans l'expression écrite en étant enfant, au point de récolter de nombreux cartons vexants. Pour une part, cela n'a pas changé, lire des faits non réels, des fictions, est un véritable supplice si le récit est dépourvu de toute forme d'humour. Cela explique les difficultés aussi pour se projeter dans la création de scénarios, notamment dans le monde de l'animation.
Depuis que je travaille avec les jeunes dans un milieu éducatif, c'est-à-dire depuis que j'ai dix-sept ans (1999), j'ai compris que l'apprentissage du français n'était pas facile. Très tôt, lorsque j'étais surveillant d'études dans de multiples écoles élémentaires stéphanoises, j'ai compris les multiples difficultés des élèves et j'ai toujours pesté contre le manque de temps pour approfondir l'apprentissage de ma langue maternelle. Souvent, les enfants issus de familles monoparentales, dont la mère n'avait ni le temps, ni l'ambition de compléter l'éducation linguistique de leur enfant étaient le plus en difficulté.
Je me rappelle le cas d'un jeune enfant d'école primaire, en Cours Préparatoire, dans le quartier de la Cotonne à Saint-Etienne. La mère que je rencontrais parfois à 17 heures 30 me suppliait de ne pas punir l'enfant, sous prétexte que l'information allait remonter à la mairie, et que les services publics allaient ainsi annuler ces quatre heures par semaine d'études surveillées pour son fils, service offert. J'ai rencontré d'autres parents dans cette situation mais cette jeune mère ne savait ni lire ni écrire et comptait sur son fils pour le lui apprendre ! J'ai parfois été pris de franche sympathie pour ce quartier populaire, difficile, qui n'a pour seul charme apparent que d'être situé sur l'une des sept collines de la ville. Pourtant, il y avait les bagarres quotidiennes à l'école, les disputes, les insultes, qui me faisaient dire que l'on perdait du temps sur l'essentiel et sur l'apprentissage de la langue, le plus basique, le plus fondamental.
Au Centre Social de Beaulieu, où j'ai travaillé plus tard, j'ai été surpris aussi par les difficultés de jeunes enfants issus de l'immigration, toujours dans les classes les plus jeunes. Là aussi, un samedi matin, il a parfois fallu cravacher, lutter avec la méthode syllabique, repasser l'alphabet, pour tenter de faire progresser des tout jeunes élèves en manque de patience. Aujourd'hui, en me retrouvant confronté au galicien chaque jour, je me dis que ma langue maternelle est une richesse immense et que je comprends beaucoup mieux ces difficultés. Je me dis seulement que l'on gagnerait beaucoup à militer pour un échange interculturel avec tous ces gens qui sont venus en France pour chercher une situation favorable pour leurs enfants. Je n'y verrai par exemple aucun mal à instaurer des échanges linguistiques français - arabe, ou français - kabyle, en y incluant des ateliers culinaires, sportifs. Chacun pourrait y apporter du sien, avec un bénéfice culturel réciproque. C'est une question politique.
A Andaina, j'ai clairement été appelé pour venir en renfort, surtout au niveau de la pratique orale et de la prononciation, vis-à-vis de trois classes. La directrice de l'établissement m'a demandé de pratiquer le français à 100 %, y compris quand les élèves n'avaient pas classe de français, ce qui représente la plupart du temps. La professeur de français a vécu deux ans en France (une en tant que fille au pair, une autre en tant qu'étudiante) et a comme moi conjugué son parcours universitaire à l'animation. Il y a une différence : j'ai travaillé et je suis diplômé dans l'animation socioculturelle (centres de loisirs, de vacances, colonies) alors qu'elle a travaillé dans l'animation touristique (hôtels et clubs de vacances). Certes chaque trimestre l'enseignant fixe clairement des objectifs à atteindre, propose des thèmes mais je prends l'entière initiative des ateliers pratiques, basés la plupart du temps sur de la déduction visuelle. Je suis en effet convaincu que l'apprentissage de la langue s'effectue en immersion et après quelques mois, il m'arrive de produire une classe à 70-80 % en français, pour que les élèves en soient imprégnés. La classe d'Ester, en anglais, s'effectue quant à elle à 100 % en anglais mais l'apprentissage de la langue de Shakespeare s'effectue pendant six ans à l'école primaire...
Très vite j'ai été surpris par le bruit et la relative indiscipline des élèves. Au début j'étais convaincu qu'un recadrage rapide était nécessaire, en imposant le ton de la voix mais finalement j'ai observé que le respect à la lettre du règlement de l'établissement était plus efficace et sans doute moins usant nerveusement pour l'enseignant. Finalement, ce sont les élèves qui se retrouvent pénalisés puisqu'ils perdent du temps dans un cachondeo sans intérêt. Les jeunes semblent souvent désespérés par une matière qu'ils repoussent (cf. dernier article) et qu'ils jugent peu utiles. En effet, à la pointe nord-ouest de l'Espagne, quel est l'intérêt d'apprendre une langue alors que l'on en connaît déjà trois (galicien et castillan, anglais) et que l'on est convaincu que l'anglais est beaucoup plus utile ? De plus, l'apprentissage est beaucoup plus efficace lorsque l'on est jeune puisque la question ne se pose pas : l'anglais fait partie du programme, il est utile pour voyager, il faut bien travailler pour obtenir de bonnes notes... alors que l'adolescent rajoute lui d'autres complexes. Le français n'attire pas malgré tous nos efforts. Faut-il tirer un constat d'échec ? En partie mais il y a beaucoup de circonstances atténuantes : à raison de deux heures par semaine, les élèves reçoivent donc l'équivalent d'environ cinquante heures au cours de l'année. Lorsque l'on divise ce total par vingt-cinq (le nombre d'élèves par classe), on se rend compte finalement du peu d'intensité et des énormes difficultés de prononciation des jeunes, sans compter que le vocabulaire de base n'est pas maîtrisé. Aucun d'entre eux, sur trois classes (on peut y incorporer aussi les 4° ESO, même si l'enseignement de la langue ne leur est pas dispensé cette année) n'est en effet capable d'utiliser le français pour voyager dans un pays francophone, et environ 5 % seulement disposent du niveau nécessaire pour le comprendre, sans avoir accès à quelconque ressource externe.
L'anglais : utile mais parfois si peu ou si mal utilisé...
A priori, il n'y a pas de point commun entre ce père de famille français à la caisse d'une cafétéria lisboète et ce professionnel anglais de VTT descente au supermarché de Morzine. Et pourtant, il y en a un : la volonté presque désespérée de s'exprimer dans sa langue maternelle. Finalement, de manière laborieuse, le client sera satisfait mais il est un fait : le touriste a parfois tendance à penser que partout où il va, le monde doit parler sa langue. J'avais dit il y a quelques mois que l'on devait s'efforcer de parler la langue du pays où l'on se trouvait mais je me suis nourri moi-même de contradictions : je ne connais pas un mot d'estonien et pourtant j'y étais en 2005, je ne parlais pas du tout galicien à mon arrivée à La Corogne en 2010. Respectivement l'anglais et l'espagnol que je pratique avec plus ou moins de bonheur ont suffi. J'ai aussi compris que ces deux langues, probablement les deux plus diffusées dans le monde (devant le mandarin, je parle de diffusion et non de pratique), étaient aussi reprises, déformées, malaxées et que l'important était de comprendre et encore mieux de se faire comprendre.
J'ai commencé à suivre les cours d'anglais il y a presque vingt ans (tout comme l'espagnol) et je me souviens de la qualité des cours enseignés dans les premières années. L'accent des enseignants était horrible (le mien n'est pas meilleur aujourd'hui) et nous étions soumis à rude épreuve : il y avait des interrogations écrites surprises sur des mots de vocabulaire chaque semaine (de fait, elles n'étaient plus vraiment "surprises"). Tout aussi redoutable, le laboratoire de langues avec un compartiment pour chacun et un lecteur radio-cassette (les DVD n'étaient pas encore près de voir le jour) où le professeur pouvait à tout moment vous écouter sans que vous ne le sachiez. Je me rappelle très bien de la salle de cours de sixième : les murs étaient couverts de trophées, de photos des années 1960, du portrait des Beatles et de l'Union Jack. Le soir du premier cours, je tentais de traduire mot à mot le charabia que j'avais copié le jour-même, car je n'y comprenais forcément rien. Je ne suis allé qu'une seule fois en Angleterre, à l'occasion de ma première sortie du territoire, en 1992. A tout juste dix ans, j'ai été transporté dans un univers totalement différent et La Corogne aujourd'hui apparaît terriblement commune, de culture proche.
La famille d'accueil était fort sympathique, beaucoup plus en tout cas que la nourriture qu'elle préparait et que la maison dont elle disposait (les sanitaires étaient antiques). J'ai été malade la semaine durant sans rien comprendre ou presque à mon environnement. Avoir dix ans et être perdu dans un univers où on roule à gauche, on mange des raviolis géants à l'eau, et souffrant en plus de fort embompoint, ça n'aide pas et les camarades en profitent pour vous râiller... Je n'ai vraiment utilisé l'anglais de nouveau qu'en 2005, en Estonie, dans un contexte bien sûr complètement différent. Entre 1992 et 2005, il n'y eut rien de notable : je n'ai, contrairement à l'Espagne, ni eut l'envie ni l'occasion de retourner de l'autre côté de la Manche.
En vingt ans, j'ai rencontré très peu d'anglais : l'assistant de cours, dénommé Ben, qui était là pendant un an à Saint-Etienne ; le professionnel de VTT descente à Morzine l'an passé et Alexandra, assistante elle aussi, cette année. Il y a une différence majeure qui traduit bien le niveau d'intérêt des élèves d'Andaina au sujet de l'anglais et du français : ils communiquent avec Alexandra uniquement en anglais, et avec moi uniquement en castillan. Comme Alexandra vit à La Corogne, nous n'avons aucun problème de communication puisque si l'anglais me fait défaut, l'espagnol me permet de me faire comprendre sans souci. Mon expérience en Estonie, à l'occasion d'un séminaire universitaire de dix jours, et toutes mes confrontations avec l'anglais depuis vingt-neuf ans m'ont fait comprendre une chose : à défaut d'y prendre plaisir, je dois améliorer la base. Les dialogues quotidiens avec Maris ici, qui a étudié l'anglais littéraire en Estonie, me font comprendre toutes les difficultés que je peux éprouver avec cette langue. Ce n'est pas faute de l'avoir étudié pendant sept ans, y compris à l'université et d'avoir suivi intégralement la méthode de papa à douze ans mais lorsque le plaisir n'y est pas...
L'espagnol (castellano) : une passion de seize ans, avec des hauts et des bas
Je n'avais aucune prédisposition particulière pour l'espagnol, que j'étudie aussi depuis 1991. Il n'y avait pas de souche familiale très importante, même si elle existe. Au lycée Notre-Dame de Valbenoîte, sous contrat d'Etat (comme Andaina), il y avait le choix (et non l'obligation) d'apprendre une deuxième langue vivante dès la sixième. Au motif qu'il était plus usité dans le monde, mes parents ont fait le choix de l'espagnol au détriment de l'allemand. C'est un peu comme lorsque vous goûtez un nouveau plat : autant l'anglais m'a apparu fade, autant l'espagnol m'a apparu plus relevé. Pourtant, comme toute bonne langue d'origine latine qui se respecte, l'espagnol est envahi de faux amis, de doubles sens, d'expressions, d'exceptions, de déclinaisons, de conjugaisons... comme le français aussi. Il n'y a pas d'autre explication que le plaisir à tout cet intérêt : j'explique souvent aux élèves qu'ils ont le droit d'aimer ou pas une matière. Je comprends ainsi complètement le rejet de beaucoup pour le français et la motivation de quelques uns.
Contrairement à l'Angleterre, je n'ai effectué mon premier voyage en Espagne qu'en 1995, à treize ans. J'étais déjà plus mûr, mieux entouré aussi et pourtant je suis rentré très éprouvé de ce voyage en bus entre Barcelone et Saint-Etienne. Tout n'était pourtant pas réuni pour une suite heureuse : la personne âgée qui nous accueillait parlait exclusivement catalan et le temps n'était pas toujours de la partie. J'ai pourtant été enchanté par Barcelone. Je suivais déjà les résultats sportifs de l'équipe phare, le Barça, à l'époque où elle était constituée d'étoiles comme Ronald Koeman, Hristo Stoïchkov, Romario, Josep Guardiola, Sergi, Miguel Angel Nadal (l'oncle de Rafael), José Maria Bakero... et entraînée par Johann Cruijff. Nous avions aussi eu la chance d'être encadrés par une équipe de professeurs dont l'accent n'était certes pas meilleur que leurs homologues anglophones mais qui avait su être fin psychologue avec les adolescents. Oui, la visite des musées fait partie de la culture et du patrimoine, d'autant plus lorsque le guide parle en espagnol mais nos professeurs avaient su nous faire profiter de la plage, des restaurants... et de temps libre, ce qui n'est pas une tare entre treize et quinze ans. De Barcelone j'ai toujours apprécié la diversité et le cosmopolitanisme, ainsi que le goût pour l'avant-garde et l'originalité. Pourtant, il y a des endroits plus chaleureux, plus espagnols aussi (c'est tout de même la capitale d'une région aux revendications indépendantistes toujours avouées, de manière plus vigoureuse qu'en Galice) mais il s'agit de la première métropole au sud de la France et d'un carrefour européen.
La même année, à l'occasion d'un autre voyage scolaire, je suis retourné à Madrid. L'ambiance était complètement différente. Je suis passé du collège au lycée et nous étions en hiver, au coeur de l'Espagne, parfois montagneuse mais j'étais peut-être confronté pour la première fois à une Espagne réelle et authentique. J'ai toujours trouvé que le catalan était difficile même si ma connaissance actuelle du français et de l'espagnol me permet au moins de le lire, sans trop de gros problèmes. A Madrid, j'étais confronté au seul espagnol, pur et dur, et à la vie quotidienne d'un jeune trentenaire, assez gros fumeur, qui nous avait chaleureusement accueilli dans son appartement, malgré des conditions de vie assez limitées. De ce premier séjour dans la capitale, je n'ai gardé que des images d'une ville assez sale, grise, travailleuse mais profondément humaine et il m'a fallu attendre le Service Volontaire Européen et deux jours en solitaire pour en avoir l'image inverse. L'Espagne et moi-même n'en sont en effet pas à une contradiction près. La pratique de l'espagnol était encore fort bégayante et elle l'est restée jusqu'au SVE, qui enfin me permet de vivre dans le pays une expérience de plusieurs longs mois et donc de pratiquer à très haute dose.
Entre 1995 et 2005, il n'y a pourtant rien eu de concret. Les cours se sont arrêtés logiquement en 1998, année du baccalauréat pour moi et la dernière épreuve était un l'oral d'espagnol. Je savais alors que j'allais m'inscrire à l'Université de Sciences Humaines et que l'espagnol n'y était pas enseigné. J'aurai tout à fait pu suivre des cours annexes, en tant qu'auditeur libre, ou au centre social mais cette année 1998-1999 a été celle d'un total relâchement. Je ne sais pas si cela correspond à l'âge (seize / dix-sept ans) mais je me suis contenté de suivre les cours alors dispensés. Jusqu'en 2005, il n'y eut plus rien, les mots appris et rabâchés pendant l'enfance et l'adolescence restant en tête, sans entretien. Je n'ai ni pratiqué, ni écrit. Je conservais un certain goût éloigné en remémorant des souvenirs passés, sans illusions.
Plats à emporter (en catalan)
L'Escala (27 avril 2010)
En 2005, j'ai voulu un peu sortir de la routine, surtout un an après une double fracture de la malléole qui m'avait contraint à rester dix semaines sans pouvoir poser le pied au sol. J'ai travaillé pendant l'été (bien qu'en comparaison à certains jobs dans l'animation, mon job de conseiller informatique à l'Espace Etudiants n'était presque qu'un emploi fictif...) et j'ai eu une pause de quelques jours pour retourner en Catalogne, à L'Escala précisément. 90 € pour un aller-retour, deux jours de voyages en train et des découvertes tout le long du parcours, surtout sur la ligne Perpignan - Port-Bou. A l'arrivée, je me suis retrouvé au milieu du monde, comme je ne l'avais pas vécu depuis dix ans, même s'il y avait beaucoup de Français, d'Allemands, de Néerlandais... Là, j'ai repris goût à l'Espagne et je suis reparti en pleurant en me disant "c'est déjà fini...". J'ai alors chaque soir repassé les méthodes de langues que j'ai achetées ou commandées, travaillé pour apprendre ou réapprendre la grammaire, le vocabulaire et parfois je retrouvais le plaisir d'avancer là où je ne pouvais pas bien le faire sur ma thèse.
Lorsque l'Université de Séville a organisé le deuxième séminaire européen de géographie sur l'eau, en 2006, j'ai sauté sur l'occasion pour y participer et découvrir ainsi (un peu) l'Andalousie. L'espagnol y est certes seule langue officielle mais l'accent est si particulier qu'il est difficile de comprendre la fin des mots, lorsque l'on n'est pas natif. Si la langue officielle du séminaire était l'anglais, je n'ai pas respecté la règle et profité des carences et du manque d'anglais dans les sites visités pour me régaler... J'ai quand même été surpris d'une conversation espagnol - italien parfaitement claire entre deux enseignants dans un bus sévillan. J'ai donc tenté de l'appliquer immédiatement ici à l'arrivée d'Alice, italienne, et qui n'avait jamais étudié l'espagnol avant sa venue... Il a fallu quelques jours d'adaptation quand même.
Depuis, les séjours en Espagne ont été sporadiques mais annuels. Fin 2007, j'ai validé le B.A.F.A. (Brevet d'Aptitude à la Fonction d'Animateur) à Viladecans (banlieue résidentielle au sud-ouest de Barcelone), remettant ainsi les pieds dans la capitale catalane douze ans après.
En 2008, il s'agit à ce jour de mon séjour en terre espagnole le plus difficile : l'encadrement pendant deux semaines d'adolescents déficients mentaux. C'est à cette époque, en raison d'assez mauvaises conditions d'hébergement et d'une durée de travail longue (parfois 7 heures - 2 h 30 du matin) que j'ai connu quelques troubles du sommeil, ce qui fait que je n'accepte plus d'encadrer des personnes uniquement déficientes. Bien sûr, dans un tel contexte, la pratique de l'espagnol a été très utile et m'a permis de seconder la directrice pour tout ce qui était réservation de visites de groupes, et même d'intervenir dans l'établissement en matière de communication... Mais je n'étais pas encore directeur d'accueil collectifs de mineurs.
En 2009 et en 2010, j'ai passé la partie théorique du diplôme de directeur d'A.C.M. à Saint-Pierre-dels-Forcats, avec l'association des Eclaireuses et Eclaireurs de France, à une demi-heure de Puigcerda (frontière espagnole) dans les Pyrénées-Orientales. Ce n'était peut-être que quelques heures passées de l'autre côté des Pyrénées mais pour autant de bonheur. Avant La Corogne, j'ai effectué un dernier détour à L'Escala, histoire de retrouver photos et sensations perdues en 2005. Evidemment, le fait de pouvoir y rester neuf mois est une joie indescriptible, tout comme de pouvoir comprendre environ 80 à 90 % de ce qui se dit, et de s'exprimer sans souci, parfois même sans trahir mon origine française. Même si nous connaissons des difficultés dans l'enseignement du français, l'essentiel des conversations s'effectue en espagnol, surtout avec les élèves et au désespoir de Mabel, la directrice du collège Andaina...
Dieu ne parle qu'espagnol
Parroquia San Pedro de Mezonzo (La Corogne)
Je n'ai pas prévu de plan après les Camps Inter-Jeunes de l'Est, en juillet et bien en France mais je vais sans doute adhérer au Club Teli (offres d'emploi internationales) et à l'association Dialogo (qui valorise l'interculturel entre France et Espagne). Je vais en profiter pour valider le D.E.L.E. (Diplôme d'Espagnol comme Langue Etrangère) au niveau B2 voire si possible C1*. Il me manque à valider un an d'enseignement pour... enseigner et je le ferai peut-être à Madrid (langue et opportunités d'emploi) en 2012, avant de créer une boîte aux fonctions cumulées (accueil de mineurs et bureau d'études) plus tard dans le pays... mais ceci n'est pour le moment que rêve et ambition lointaine...
Je suis actuellement au niveau B2 pour l'espagnol.
Le galicien : une bien heureuse découverte
Aliments multilingues (17 avril 2011)
A l'arrivée à La Corogne, je ne savais absolument rien de cette langue, l'une des trois langues co-officielles de l'Espagne, avec le basque et le catalan. Ce serait me faire des ennemis de ne pas citer le valencien et le majorquin. L'un des fondements du projet d'Andaina est de dispenser l'intégralité de l'enseignement en galicien, y compris la lengua castela (espagnol), à l'exception évidente de l'anglais et du français, considérées à juste titre comme langues étrangères. Entre ces trois langues co-officielles, il y a un point commun fondamental : celui de se trouver proche d'une frontière (française pour le basque et le catalan, portugaise pour le galicien). Dans le cas du basque, la langue n'a absolument rien à voir ni avec le français, ni avec l'espagnol, ce qui la rend quasiment incompréhensible. Je l'ai vu écrite et trouve stupéfiant le fait de pouvoir être parfaitement bilingue, ce qui était le cas de Jorge, notre formateur lors du séminaire intermédiaire, puisqu'il est originaire de Saint-Sébastien. Il y a des similitudes entre l'occitan (langue d'oc) et le catalan, qui permettent ainsi à un francophone de pouvoir comprendre plus ou moins bien.
Evidemment, la langue, toute puissante et répandue soit-elle, est victime ou s'enrichit de l'instabilité en fonction des temps et des lieux. J'ai évoqué plus haut l'anglais et l'espagnol, dont l'usage a été tellement modifié qu'en sont nés le spanglish et bien avant l'anglais américain et l'espagnol d'Amérique Latine. Pour le galicien, parlé par trois millions de locuteurs, il y a aussi une forte instabilité. Outre à l'étranger, il est parlé au nord du Portugal jusqu'à Porto, aux Asturies (partie ouest), en Castille-et-Léon (provinces de Léon et de Zamora) et aussi un peu en Extrémadure... Langue vivante, le galicien, autrefois réprimé, est implanté dans des régions où le castillan est seule langue officielle. Il n'est aussi parlé qu'à de rares exceptions près par les jeunes (un peu plus par les parents) qui lui préfèrent naturellement le castillan. Il faut dire la puissance des médias (émissions de variétés, journaux en ligne, musique) qui a diffusé largement le castillan et qui est aussi source de mélanges entre les deux langues, tant à l'écrit qu'à l'oral. Evidemment, la tentation est grande de "castillaniser" le galicien, vu de France, puisque cette langue n'est pas (ou peu) enseignée en métropole et que la majorité des conjugaisons est différente.
Un Espagnol non galicien comprend tout de même assez facilement, du fait de la forte ressemblance écrite entre les deux langues, et une fois assimilées les règles de grammaire fondamentale. Je dis parfois avec amusement que le galicien est bon pour le mal de gorge, puisque le j (la jota) n'existe pas et systématiquement remplacée par "ll" ou "x", prononcé "ch" ou comme en français. Pas besoin donc de se racler la gorge... Le "g" subit aussi parfois le même traitement. Ainsi "géologie" devient xeoloxia et non geología, "jeu" devient xogo et non juego, "pou" devient piollo et non piojo, "jambon" devient xamon et non jamón. Parfois, les mots sont totalement différents. Ainsi "cerf-volant" devient papaventos et non cometa, "chaise" devient cadeira et non silla, "salle à manger" devient sala de xantar et non comedor, "chien" devient can et non perro. Le galicien est aussi très utile pour comprendre le portugais brésilien, "débarrassé" des "ch" du portugais, ce qui fait qu'il est tout à fait possible de tenir une conversation espagnol / portugais brésilien.
Le galicien actuel est issu du galaïco-portugais du XIVème siècle, dont il a formé une branche, l'autre étant le portugais au sud. Ainsi, comme je l'ai dit après le périple de trois jours en Lusitanie, il m'a été frustrant de me rendre au Portugal et de ne pouvoir communiquer convenablement que dans un sens. Dans le cadre commercial, j'utilisais l'espagnol, bien compris et beaucoup plus sûr chez moi ; tandis que je me servais d'un galicien encore hésitant avec les volontaires, qui n'avaient pas appris l'espagnol. D'où la situation joyeuse que l'on ne rencontre que dans une auberge... espagnole, au sens figuré, où les langues sont aussi appréciées que maltraitées. Evidemment, m'exprimant en français pendant le cours ou en espagnol en dehors, je ne favorise pas le maintien du galicien... même si l'usage courant pour des phrases courtes devient vite instinctif. "Nous devons descendre maintenant" devient en espagnol Tenemos que bajar ya, et en galicien Temos que baixar xa. Par contre, il arrive parfois d'avoir besoin d'un temps de compréhension lorsque j'entends Tes quen que te baixe ? ce qui signifie "Tu as quelqu'un pour te descendre ?" ou encore Tienes alguien para bajarte en espagnol...
Pour terminer, je vous propose la chanson "Chove en Santiago" ("Il pleut à Saint-Jacques") du groupe corognais Luar Na Lubre. Elle a été écrite par le maître, Federico Garcia Lorca. C'est l'histoire d'un des plus fameux poètes espagnols qui a écrit et publié six poèmes en galicien dont celui-ci est un extrait.
Luar na Lubre & Ismael Serrano - Chove en Santiago
(Extrait de YouTube - Chaîne de "Sandry")
Chove en Santiago (Federico Garcia Lorca)
Chove en Santiago
meu doce amor.
Camelia branca do ar
brila entebrecida ô sol.
Chove en Santiago
na noite escura.
Herbas de prata e de sono
cobren a valeira lúa.
Olla a choiva pol-a rúa,
laio de pedra e cristal.
Olla no vento esvaído
soma e cinza do teu mar.
Soma e cinza do teu mar
Santiago, lonxe do sol.
Ãgoa da mañán anterga
trema no meu corazón.


Commentaires
Enregistrer un commentaire