Portugal, un voyage en capitales
Le retour de Madrid, mercredi matin, après un bien beau voyage, a marqué la fin d'un chapitre dans ce Service Volontaire Européen. Il en reste d'autres, en principe trois, car il me reste désormais moins de cent jours à vivre en Galice mais avec deux périodes de pause supplémentaires, la Semana Santa (avril) et la Fiesta das Letras Galegas (mai).
Dans ce titre en rimes, j'avais choisi d'éviter le Carnaval. En Galice, on l'appelle O Entroido. Il a eu lieu entre les 5 et les 9 mars. J'étais tout de même invité à participer aux festivités organisées au collège Andaina et qui ont demandé moult préparations, surtout en ce qui concerne les enfants de l'école primaire. La Galice laissera sans doute dans ma mémoire une image fort sympathique, celle d'un petit pays bien ancré à l'Espagne mais qui conserve sa fierté populaire, sa langue, ses racines.
L'impression de sympathie avait commencé le jeudi soir, par une journée traditionnelle au collège. Les jeunes n'avaient guère envie de travailler par cette veille de (courtes) vacances et ils étaient encore assez nombreux à manquer aujourd'hui à l'appel. Un certain nombre en ont profité pour marquer une pause complète de neuf jours, les plus chanceux accompagnant les parents sur les pistes pyrénéennes, effectuant un crochet par la France (Bayonne et Toulouse notamment). Ce serait une belle occasion pour eux de pratiquer le français, mais ils n'en profitent nullement... à mon grand regret.
De retour jeudi soir, j'ai assisté à une scène bon enfant : une adolescente épuisée demande à son petit ami de la porter... sauf qu'elle fait le même gabarit que lui et qu'ils ne purent poursuivre leur chemin de chameaux que sur dix mètres. Une opportunité sans doute de montrer son amour en cette veille de fête.
Contrairement à la veille des vacances de Noël, où la pluie s'était malheureusement invitée le matin, les activités extérieures des jeunes du collège ont bien pu se dérouler normalement le vendredi. J'étais convié sur le terrain en compagnie du professeur de mathématiques mais j'étais aussi inscrit sur le match de football. Le gardien de but est vénéré, que ce soit Arranzubia (Deportivo La Corogne) ou Casillas (vu bien plus comme le portero de la Roja plutôt que celui du Real Madrid). Par contre, personne ne veut s'y coller et cela tombait bien puisque j'avais décidé de reprendre les gants. 5-0 à l'arrivée en notre faveur, dans un match totalement déséquilibré où Ángel, l'arbitre, de 4° ESO, m'a même demandé de laisser rentrer un ballon pour motiver l'équipe adverse... ce à quoi je ne me suis absolument pas plié. Passer, marquer font partie de la tradition, contrairement au fait de défendre. A moi d'apporter la French Touch. Les ados, peu motivés pour réaliser un programme festif, ont le choix de diriger et de s'inscrire dans les activités comme le concours de desserts, la discothèque, le karaoké, le football, le tennis, le basket ou les jeux de table. Cette "politique", mise en place par la direction du collège, ne fait pas l'unanimité chez le corps enseignant qui voit d'une part la liberté laissée et la décompression, de l'autre le manque de goût pour un évènement tel l'Entroido. Il s'agit bien d'un jour de décompression, où les adolescents ne restent que la matinée, pour recevoir leurs notes en premier lieu, et partager des temps communs ensuite. Il n'en ressort rien d'exceptionnel, sinon qu'un professeur de sciences naturelles peut tenter de me dribbler et de relâcher lui aussi la pression. L'essentiel était ailleurs... Les élèves de 3° EPO avaient particulièrement soigné la présentation de leur buffet pâtisserie, récoltant probablement un certain butin pour organiser un voyage de fin d'année en avion, à Lanzarote (Barcelone étant la destination initiale). Les Canaries attirent aussi...
J'avais décidé de me déguiser, conservant encore une certaine âme d'animateur, et de jouer deux personnages différents le matin et l'après-midi. Vert et blanc durant toute la matinée, aux couleurs des Verts de Saint-Étienne, j'avais laissé la place à un illustre mais cruel chef d'armée l'après-midi, Napoléon. Je pouvais ainsi mener la troupe des élèves de 6° EPO, parfaitement entraînée par leur institutrice. Le Carnaval des élèves de primaria, parfaitement fluide et préparé, a duré environ quatre-vingt minutes, avant un goûter et une dispersion bien méritée. Les armées ont fait la paix, les couleurs se sont mélangées devant les yeux des parents enchantés. Seule la salle, mal adaptée pour le théâtre, ne pouvait contenir près de cent personnes sans que la température ne monte assez haut.
J'ai passé l'intégralité de la soirée à préparer le voyage en capitales que je vous conte maintenant. J'ai même dû renoncer à sortir déguisé, une nouvelle fois en Napoléon, avec ce cher Andrés (tenant du bar El Pajarito - le petit oiseau - à Santa Cristina), qui lui était déguisé en Suédoise à forte poitrine. Le train pour Vigo partait samedi à 8 h 20, ce qui veut dire madrugar (se lever tôt) en Espagne. Le soleil était rayonnant sur la Galice et n'a vraiment changé que ce soir. La traversée de Vigo a presque été sans histoire, à condition d'être muni d'un plan ce qui était le cas. Seuls deux représentantes des témoins de Jéhovah sont venues tenter de faire de la publicité pour un ouvrage, sur la question "Y a-t-il de la vie après la mort ?" Pour une fois, je ne croisais personne dans la rue en train de me demander son chemin ou de l'argent pour prendre un ticket de bus ou un sandwich. J'avais même l'impression de pouvoir discuter, ce que je n'ai pas fait pour autant. Le seul prétexte d'être français a poliment mis fin à la conversation, je ne sais encore pourquoi et ce fut aussi assez souvent le cas au Portugal.
Il y a probablement des gens réellement dans le besoin dans les rues mais j'ai suffisamment été manipulé pour ne plus avoir confiance. Je salue sans rien donner la plupart du temps. Il y a douze ans à Saint-Étienne, deux pseudo-photographes m'avaient réclamé cinquante francs, il y a cinq ans à Séville, j'ai failli me faire avoir par une marchande de muguet. Parfois la charité parle, ou la bonne conscience mais je ne sais que penser en face de gens assez âgés, désespérés dans le froid et l'humidité corognais. J'ai même vu la pancarte suivante : "Por fabor, me falta dinero para la comida y pagar mi casa". Ceci en dit long sur le degré d'illettrisme et l'irréalisme d'une telle situation... Je ne me vois pas ne pas bouger, rester immobile des heures avec un petit verre et des pièces cuivrées en face de moi : serait-on humilié à ce point ? A la limite, je préfère la vision des laveurs de pare-brises à Porto, ou de ces africains vendeurs de montres fort sympathiques.
Assez vite dans le Service Volontaire Européen, il m'est apparu l'idée de partir à la découverte tôt ou tard du Portugal. Je n'avais pas la destination précise en tête, ni le trajet et j'ai finalement opté pour une boucle, à grande majorité ferroviaire, en allant d'abord au Portugal avant de revenir par Madrid. L'idée était de voyager principalement la nuit pour éviter ainsi de payer un séjour en auberge, ou un hôtel mais dans tous les cas il fallait un point de chute, à Porto (en passant d'abord par Madrid et Lisbonne) ou à Lisbonne (en passant d'abord par Porto). Je remercie vivement Sarah, en SVE au Portugal, et ses six colocataires pour m'avoir généreusement accordé l'hospitalité pendant deux nuits.
En entrant dans le bus à Vigo pour Porto, j'ai été mis au fait de suite. En réalité le bus effectuait la liaison La Corogne - Lisbonne mais en dix heures et pour 61 €, ce qui ne laissait ni le temps pour visiter Porto, ni suffisamment d'argent pour quatre jours de voyage. Le trajet La Corogne - Vigo - Porto - Lisbonne en train / bus / train m'est revenu à 45 €. J'étais pratiquement le seul à avoir un billet électronique, où la nationalité française était clairement écrite, ce qui a encore une fois coupé court à toute conversation avec le chauffeur portugais, pourtant fort bavard. C'est dans ce bus, où j'allais finalement vénérer la seule place disponible à Vigo, c'est à dire en première ligne, qu'allait naître un sentiment de grande frustration qui sera mien jusqu'au retour en Espagne. Alice m'avait averti la veille de la quasi-impossibilité de comprendre le portugais mais j'en avais alors fait fi, parce que j'avais lu du portugais, écouté des journaux télévisés lisboètes et surtout appris la base du galicien, une des origines de la langue de Lusitanie. Une personne d'origine asiatique, qui s'exprimait en portugais, s'est faite refouler pour le motif probable qu'elle n'avait pas de billet pour passer la frontière. Après un crochet par Braga et une pause pipi pour une jeune enfant sur l'autoroute (!), le bus m'a alors déposé Place de Galice (!) à Porto.
Entre temps, j'ai eu l'occasion d'apprécier de rentrer dans un septième Etat pour ma part, après le Royaume-Uni en 1992, l'Espagne en 1995, l'Allemagne et l'Estonie en 2005, la Suisse en 2009. Je ne suis ainsi encore jamais sorti de l'Europe ! J'ai noté le changement de décor, le paysage laissant place à des régions franchement vallonnées dans le Minho et à des villages totalement blancs. Très vite, le Portugal est apparu comme un petit pays plein de caractère.
Il n'y a pas grand monde dans les rues de Porto mais je découvre vite la Ribeira, que je surplombe en entrant dans les très beaux Jardins du Palais de Cristal. Le parc n'est pas immense mais suffisamment piégeux pour laisser croire au visiteur qu'il peut le quitter en descendant pour gagner le fleuve Douro. Ce samedi après-midi, il n'y a pourtant qu'une seule entrée / sortie. A l'exception peut-être de Montjuic (Barcelone) mais surtout des somptueux jardins de l'Alcazar à Séville, j'ai trouvé dans cet écrin de verdure franchement ouvert ce que je n'avais pas souvent trouvé en Espagne : le romantisme. En position de balcon au-dessus du Douro, les Jardins du Palais de Cristal invitent à l'inspiration artistique, à la contemplation des hauts ponts, des essences végétales qui se perdent dans quelque labyrinthe, bref à la différence de plans, d'échelles, jusqu'à l'océan qui se devine à droite, à l'ouest.
La pluie se mêle à la sortie et je pars à la découverte de Porto, sans suivre le plan que j'ai précieusement imprimé, découpé, scotché pour éviter de partir en quête d'un Office de Tourisme perdu ou pour ne pas investir dans un autre dépliant coûteux et encombrant. Les hautes places, le tramway donnent vite une impression de rusticité et je me retrouve exactement avec les mêmes sensations qu'en Estonie : comment rentrer en contact avec les gens sachant que la maîtrise de l'anglais est parfois douteuse en Hispanie ? A ce moment-là, je ne savais pas encore que le castillan, que je pense beaucoup plus rapidement que le galicien, allait m'être finalement très utile bien que la compréhension ne s'effectuait quasiment que dans un sens... Je restais muet même si mes yeux parlaient, découvrant ces ruelles étroites où s'entendent deux ou trois coups de fourchette, où musardent quelques matous mais surtout où les murs ne sont franchement pas droits ! Je descends peu à peu, toujours au flair et je tombe finalement sur la fameuse Ribeira. Le tourisme y est roi mais en cette fin de saison hivernale, il n'est jamais écrasant et la vie quotidienne s'inscrit harmonieusement dans ce paysage de carte postale. En levant les yeux, je découvre grandeur nature ce fameux Ponte Dom Luiz I (ou Tour Eiffel à l'envers). Les restaurants sont complets, avec des terrasses bien ouvertes sur le fleuve et les bateaux ne manquent pas de personnalité. Les façades multicolores éclairent un ciel bien fade. Je suis comme un enfant émerveillé, avec l'envie de grimper sur tous les ponts et de parcourir chaque impasse, chaque ruelle secrète. Je n'ai malheureusement pas trouvé l'accès du grand pont métallique sur son tablier principal, ce qui m'a privé d'une vue vertigineuse. Je déteste depuis tout petit être suspendu en l'air et je vomis l'avion et les grands huits, je n'apprécie que modérément le téléphérique ; par contre je suis assez fasciné par la hauteur, des montagnes comme des monuments, si je suis bien arrimé au sol. La Cathédrale Saint-James de Londres, la Sagrada Familia et la Torre Collserola de Barcelone, le Barrage de Tignes me laissent des souvenirs inoubliables bien que flippants.
Dans ce titre en rimes, j'avais choisi d'éviter le Carnaval. En Galice, on l'appelle O Entroido. Il a eu lieu entre les 5 et les 9 mars. J'étais tout de même invité à participer aux festivités organisées au collège Andaina et qui ont demandé moult préparations, surtout en ce qui concerne les enfants de l'école primaire. La Galice laissera sans doute dans ma mémoire une image fort sympathique, celle d'un petit pays bien ancré à l'Espagne mais qui conserve sa fierté populaire, sa langue, ses racines.
L'impression de sympathie avait commencé le jeudi soir, par une journée traditionnelle au collège. Les jeunes n'avaient guère envie de travailler par cette veille de (courtes) vacances et ils étaient encore assez nombreux à manquer aujourd'hui à l'appel. Un certain nombre en ont profité pour marquer une pause complète de neuf jours, les plus chanceux accompagnant les parents sur les pistes pyrénéennes, effectuant un crochet par la France (Bayonne et Toulouse notamment). Ce serait une belle occasion pour eux de pratiquer le français, mais ils n'en profitent nullement... à mon grand regret.
De retour jeudi soir, j'ai assisté à une scène bon enfant : une adolescente épuisée demande à son petit ami de la porter... sauf qu'elle fait le même gabarit que lui et qu'ils ne purent poursuivre leur chemin de chameaux que sur dix mètres. Une opportunité sans doute de montrer son amour en cette veille de fête.
Un Carnaval scolaire en deux temps
Contrairement à la veille des vacances de Noël, où la pluie s'était malheureusement invitée le matin, les activités extérieures des jeunes du collège ont bien pu se dérouler normalement le vendredi. J'étais convié sur le terrain en compagnie du professeur de mathématiques mais j'étais aussi inscrit sur le match de football. Le gardien de but est vénéré, que ce soit Arranzubia (Deportivo La Corogne) ou Casillas (vu bien plus comme le portero de la Roja plutôt que celui du Real Madrid). Par contre, personne ne veut s'y coller et cela tombait bien puisque j'avais décidé de reprendre les gants. 5-0 à l'arrivée en notre faveur, dans un match totalement déséquilibré où Ángel, l'arbitre, de 4° ESO, m'a même demandé de laisser rentrer un ballon pour motiver l'équipe adverse... ce à quoi je ne me suis absolument pas plié. Passer, marquer font partie de la tradition, contrairement au fait de défendre. A moi d'apporter la French Touch. Les ados, peu motivés pour réaliser un programme festif, ont le choix de diriger et de s'inscrire dans les activités comme le concours de desserts, la discothèque, le karaoké, le football, le tennis, le basket ou les jeux de table. Cette "politique", mise en place par la direction du collège, ne fait pas l'unanimité chez le corps enseignant qui voit d'une part la liberté laissée et la décompression, de l'autre le manque de goût pour un évènement tel l'Entroido. Il s'agit bien d'un jour de décompression, où les adolescents ne restent que la matinée, pour recevoir leurs notes en premier lieu, et partager des temps communs ensuite. Il n'en ressort rien d'exceptionnel, sinon qu'un professeur de sciences naturelles peut tenter de me dribbler et de relâcher lui aussi la pression. L'essentiel était ailleurs... Les élèves de 3° EPO avaient particulièrement soigné la présentation de leur buffet pâtisserie, récoltant probablement un certain butin pour organiser un voyage de fin d'année en avion, à Lanzarote (Barcelone étant la destination initiale). Les Canaries attirent aussi...
J'avais décidé de me déguiser, conservant encore une certaine âme d'animateur, et de jouer deux personnages différents le matin et l'après-midi. Vert et blanc durant toute la matinée, aux couleurs des Verts de Saint-Étienne, j'avais laissé la place à un illustre mais cruel chef d'armée l'après-midi, Napoléon. Je pouvais ainsi mener la troupe des élèves de 6° EPO, parfaitement entraînée par leur institutrice. Le Carnaval des élèves de primaria, parfaitement fluide et préparé, a duré environ quatre-vingt minutes, avant un goûter et une dispersion bien méritée. Les armées ont fait la paix, les couleurs se sont mélangées devant les yeux des parents enchantés. Seule la salle, mal adaptée pour le théâtre, ne pouvait contenir près de cent personnes sans que la température ne monte assez haut.
Pense à ton prochain
J'ai passé l'intégralité de la soirée à préparer le voyage en capitales que je vous conte maintenant. J'ai même dû renoncer à sortir déguisé, une nouvelle fois en Napoléon, avec ce cher Andrés (tenant du bar El Pajarito - le petit oiseau - à Santa Cristina), qui lui était déguisé en Suédoise à forte poitrine. Le train pour Vigo partait samedi à 8 h 20, ce qui veut dire madrugar (se lever tôt) en Espagne. Le soleil était rayonnant sur la Galice et n'a vraiment changé que ce soir. La traversée de Vigo a presque été sans histoire, à condition d'être muni d'un plan ce qui était le cas. Seuls deux représentantes des témoins de Jéhovah sont venues tenter de faire de la publicité pour un ouvrage, sur la question "Y a-t-il de la vie après la mort ?" Pour une fois, je ne croisais personne dans la rue en train de me demander son chemin ou de l'argent pour prendre un ticket de bus ou un sandwich. J'avais même l'impression de pouvoir discuter, ce que je n'ai pas fait pour autant. Le seul prétexte d'être français a poliment mis fin à la conversation, je ne sais encore pourquoi et ce fut aussi assez souvent le cas au Portugal.
Il y a probablement des gens réellement dans le besoin dans les rues mais j'ai suffisamment été manipulé pour ne plus avoir confiance. Je salue sans rien donner la plupart du temps. Il y a douze ans à Saint-Étienne, deux pseudo-photographes m'avaient réclamé cinquante francs, il y a cinq ans à Séville, j'ai failli me faire avoir par une marchande de muguet. Parfois la charité parle, ou la bonne conscience mais je ne sais que penser en face de gens assez âgés, désespérés dans le froid et l'humidité corognais. J'ai même vu la pancarte suivante : "Por fabor, me falta dinero para la comida y pagar mi casa". Ceci en dit long sur le degré d'illettrisme et l'irréalisme d'une telle situation... Je ne me vois pas ne pas bouger, rester immobile des heures avec un petit verre et des pièces cuivrées en face de moi : serait-on humilié à ce point ? A la limite, je préfère la vision des laveurs de pare-brises à Porto, ou de ces africains vendeurs de montres fort sympathiques.
Franchir virtuellement la frontière à Vigo
Assez vite dans le Service Volontaire Européen, il m'est apparu l'idée de partir à la découverte tôt ou tard du Portugal. Je n'avais pas la destination précise en tête, ni le trajet et j'ai finalement opté pour une boucle, à grande majorité ferroviaire, en allant d'abord au Portugal avant de revenir par Madrid. L'idée était de voyager principalement la nuit pour éviter ainsi de payer un séjour en auberge, ou un hôtel mais dans tous les cas il fallait un point de chute, à Porto (en passant d'abord par Madrid et Lisbonne) ou à Lisbonne (en passant d'abord par Porto). Je remercie vivement Sarah, en SVE au Portugal, et ses six colocataires pour m'avoir généreusement accordé l'hospitalité pendant deux nuits.
En entrant dans le bus à Vigo pour Porto, j'ai été mis au fait de suite. En réalité le bus effectuait la liaison La Corogne - Lisbonne mais en dix heures et pour 61 €, ce qui ne laissait ni le temps pour visiter Porto, ni suffisamment d'argent pour quatre jours de voyage. Le trajet La Corogne - Vigo - Porto - Lisbonne en train / bus / train m'est revenu à 45 €. J'étais pratiquement le seul à avoir un billet électronique, où la nationalité française était clairement écrite, ce qui a encore une fois coupé court à toute conversation avec le chauffeur portugais, pourtant fort bavard. C'est dans ce bus, où j'allais finalement vénérer la seule place disponible à Vigo, c'est à dire en première ligne, qu'allait naître un sentiment de grande frustration qui sera mien jusqu'au retour en Espagne. Alice m'avait averti la veille de la quasi-impossibilité de comprendre le portugais mais j'en avais alors fait fi, parce que j'avais lu du portugais, écouté des journaux télévisés lisboètes et surtout appris la base du galicien, une des origines de la langue de Lusitanie. Une personne d'origine asiatique, qui s'exprimait en portugais, s'est faite refouler pour le motif probable qu'elle n'avait pas de billet pour passer la frontière. Après un crochet par Braga et une pause pipi pour une jeune enfant sur l'autoroute (!), le bus m'a alors déposé Place de Galice (!) à Porto.
Entre temps, j'ai eu l'occasion d'apprécier de rentrer dans un septième Etat pour ma part, après le Royaume-Uni en 1992, l'Espagne en 1995, l'Allemagne et l'Estonie en 2005, la Suisse en 2009. Je ne suis ainsi encore jamais sorti de l'Europe ! J'ai noté le changement de décor, le paysage laissant place à des régions franchement vallonnées dans le Minho et à des villages totalement blancs. Très vite, le Portugal est apparu comme un petit pays plein de caractère.
Porto, entre romantisme antique et gigantisme moderne
Il n'y a pas grand monde dans les rues de Porto mais je découvre vite la Ribeira, que je surplombe en entrant dans les très beaux Jardins du Palais de Cristal. Le parc n'est pas immense mais suffisamment piégeux pour laisser croire au visiteur qu'il peut le quitter en descendant pour gagner le fleuve Douro. Ce samedi après-midi, il n'y a pourtant qu'une seule entrée / sortie. A l'exception peut-être de Montjuic (Barcelone) mais surtout des somptueux jardins de l'Alcazar à Séville, j'ai trouvé dans cet écrin de verdure franchement ouvert ce que je n'avais pas souvent trouvé en Espagne : le romantisme. En position de balcon au-dessus du Douro, les Jardins du Palais de Cristal invitent à l'inspiration artistique, à la contemplation des hauts ponts, des essences végétales qui se perdent dans quelque labyrinthe, bref à la différence de plans, d'échelles, jusqu'à l'océan qui se devine à droite, à l'ouest.
La pluie se mêle à la sortie et je pars à la découverte de Porto, sans suivre le plan que j'ai précieusement imprimé, découpé, scotché pour éviter de partir en quête d'un Office de Tourisme perdu ou pour ne pas investir dans un autre dépliant coûteux et encombrant. Les hautes places, le tramway donnent vite une impression de rusticité et je me retrouve exactement avec les mêmes sensations qu'en Estonie : comment rentrer en contact avec les gens sachant que la maîtrise de l'anglais est parfois douteuse en Hispanie ? A ce moment-là, je ne savais pas encore que le castillan, que je pense beaucoup plus rapidement que le galicien, allait m'être finalement très utile bien que la compréhension ne s'effectuait quasiment que dans un sens... Je restais muet même si mes yeux parlaient, découvrant ces ruelles étroites où s'entendent deux ou trois coups de fourchette, où musardent quelques matous mais surtout où les murs ne sont franchement pas droits ! Je descends peu à peu, toujours au flair et je tombe finalement sur la fameuse Ribeira. Le tourisme y est roi mais en cette fin de saison hivernale, il n'est jamais écrasant et la vie quotidienne s'inscrit harmonieusement dans ce paysage de carte postale. En levant les yeux, je découvre grandeur nature ce fameux Ponte Dom Luiz I (ou Tour Eiffel à l'envers). Les restaurants sont complets, avec des terrasses bien ouvertes sur le fleuve et les bateaux ne manquent pas de personnalité. Les façades multicolores éclairent un ciel bien fade. Je suis comme un enfant émerveillé, avec l'envie de grimper sur tous les ponts et de parcourir chaque impasse, chaque ruelle secrète. Je n'ai malheureusement pas trouvé l'accès du grand pont métallique sur son tablier principal, ce qui m'a privé d'une vue vertigineuse. Je déteste depuis tout petit être suspendu en l'air et je vomis l'avion et les grands huits, je n'apprécie que modérément le téléphérique ; par contre je suis assez fasciné par la hauteur, des montagnes comme des monuments, si je suis bien arrimé au sol. La Cathédrale Saint-James de Londres, la Sagrada Familia et la Torre Collserola de Barcelone, le Barrage de Tignes me laissent des souvenirs inoubliables bien que flippants.
Le temps passe. L'objectif à Porto, en solitaire, était de parcourir la ville sous toutes ses formes, dans toute sa largeur, de palper l'ambiance. De France, j'avais quelques rares préjugés sur le Portugal : un pays assez lointain, franchement ouvert sur l'océan, coloré, chaleureux, caractériel. Je n'ai pas été déçu. De réputation, je connaissais le Porto, le Douro et le FC Porto... et je voulais dès lors partir à la découverte du presque flambant neuf Stade du Dragon, fief du club bleu et blanc. Auparavant, il était grand temps de réserver mon billet pour Lisbonne. A l'arrivée à la gare de Campanha, je découvris que le distributeur de billets ne délivrait pas de billets pour la capitale (!) et qu'il fallait par conséquent que je m'adresse au guichet. Pour comprendre le portugais écrit, ne l'ayant jamais étudié, je me sers du galicien et du castillan mais je nécessite un temps de traduction mental certain... à tel point que plusieurs portugais se sont étonnés devant ma posture prostrée. Dans une conversation espagnol / portugais, je parvins finalement à obtenir mon billet sans souci et j'avais même le temps de terminer de découvrir l'est de la ville mais pas l'ouest, visiblement moins attractif (à l'exception de Boavista).

Je partais ainsi pour le quartier Das Antas pour découvrir la foule s'amassant peu à peu près du stade, franchement empreint de modernisme. Le quartier est modeste et populaire mais bien aéré. J'eus beaucoup de plaisir à voir simplement deux ou trois jeunes taper la balle dans les rues, en toute convivialité. Les marchands d'écharpe profitaient d'une arche d'un pont routier pour s'installer. Le public était exclusivement masculin, plutôt jeune, même si de nombreux pères de famille tous vêtus de bleu vinrent transmettre le virus à leurs fils. Comme en Espagne, le football est une religion, il est vénéré. Les boutiques vendent de faux maillots de Cristiano Ronaldo, les hommes lèvent la tête bouche bée dans les bars, les jeunes décortiquent chaque action même du joueur le plus modeste. Ce soir-là, pour la 22ème journée du Championnat du Portugal, le FC Porto a battu 2-0 le Vitoria Guimaraes, accentuant son avance sur le rival de toujours, le Benfica, en tête du classement du championnat. Je lézardai un peu dans le quartier, profitant de la vue sur Porto, et du crépuscule, d'autant plus que la pluie s'était arrêtée.
J'avais une certaine interrogation sur les trains portugais, comme lorsque j'avais mis le pied dans les trains espagnols en 2005. Finalement, le train Intercidade Porto - Lisbonne, appelé comboio au Portugal, est la copie conforme de notre train Corail Lyon / Strasbourg, ou du TER Lyon / Grenoble. Il a bien vingt ans d'âge mais n'est pas inconfortable pour autant, sauf qu'il relie la capitale industrielle à la capitale politique et administrative du pays. Les liaisons internationales en train sont faibles et souffrent probablement de la concurrence de l'avion. Il n'y a que deux possibilités pour rejoindre l'Espagne : par le train Porto - Vigo (2 par jour), ou par le Trenhotel Lisbonne - Madrid, que j'ai finalement emprunté.
Le trajet Porto Campanha - Lisboa Santa Apolonia dure 3 heures. J'ai effectué le trajet en la compagnie d'une ravissante jeune portugaise, à qui j'ai eu le malheur de dire que j'étais français, ce qui a une nouvelle fois coupé court à toute conversation. Elle a confondu le galicien avec l'espagnol... ce qui veut dire que du chemin a été fait depuis la séparation galicien / portugais. A ce moment-là, je me suis rappelé le moment où Audrey, de l'ADICE (association d'envoi à Grenoble), nous avait montré la vidéo réalisé par un ancien volontaire dans un train, entre un hongrois et un danois. Les deux découvrent qu'ils ont une langue en commun, en l'occurrence le français, au moment des adieux. 3 heures dans un train muet, il y a plus sexy mais je n'y peux rien si la jeune portugaise pensait plus à tchatter, à blogger, à beuzzer ou à facebookiser (cf. Nikos)... plus sérieusement à se préoccuper de qui allait sortir en ce samedi soir, qu'à se prendre la tête à comprendre l'incompréhensible. Il n'y a pas que le train qui franchit peu la frontière, il y a aussi la langue, ce qui explique même que des galiciens pur jus se retrouvent en panne sèche au moment d'écouter les "ch" ou les "ao" qu'ils peuvent pourtant parfaitement lire ! Surprenant quand même : imaginez un français prononcé en remplaçant les "s" par "ch" ou les "ion" par "ao"... je pense tout de même que l'on s'y retrouverait. C'est ainsi.
A Lisbonne, j'ai pris nettement moins de photos qu'à Porto, recherchant plus à rencontrer d'autres volontaires et notamment Sarah, qui elle avait bien fini par apprivoiser la langue. La ville est clairement un cran au-dessus de Porto en termes d'intérêt, du moins en première lecture. Porto n'en manque franchement pas, ce qui signifie que Lisbonne est une capitale somptueuse et très ouverte, jamais étouffante, au contraire de Paris, ou même parfois de Barcelone et bien sûr de Madrid. Malgré une agglomération très étendue, plus que concentrée, la ville est plus petite que ses consoeurs européennes. Ses 7 collines sont un avantage, à condition d'être bon marcheur, mais elles ne sont pas élevées. Suffisamment pour découvrir le Tage, qui ressemble plus à l'Atlantique tout proche tellement l'estuaire est large, les deux ponts majestueux (Pont du 25 Avril et Pont Vasco de Gama) et le Château Saint-Georges. Il n'y a pas non plus cette sensation de se retrouver au coeur d'une foule stressée, découragée, débordée par le temps, énervée par les embouteillages. Le premier visage, nocturne, m'avait laissé perplexe à la vue des nombreux endormis peuplant les rues, souvent de couleur noire de peau... Certains étaient équipés de couverture laissant clairement entendre qu'il n'y avait pas de toit pour eux... et cette fois c'était moi qui me sentait honteux de venir de l'extérieur et d'avoir un toit.

Pendant ces trois jours, qui ne sont rien pour comprendre quoique ce soit à la langue et encore moins à la culture, j'ai ironisé le fait d'avoir pris neuf trains, le métro, le tram, d'avoir fait la queue pour avoir une table... et ainsi goûter à l'inoubliable Pastel de Belém dans un café tapissé d'azulejos bleus et blancs. Si j'ai pris relativement peu de photos, c'est que j'ai voulu davantage apprécier les rencontres. Je n'oublierai ainsi pas celle de tous ces volontaires dans un appartement sans doute petit pour eux, où il s'entend en permanence un bruit sans que celui-ci ne soit gênant : une entrée / sortie, une tasse de café, un robinet, une musique brésilienne... tout devient animation. Le monde y est réuni, entre France, Lettonie, Italie, Brésil et Portugal. Mes échanges en galicien, en espagnol, en anglais, en français avec tous ces volontaires resteront gravés dans ma mémoire comme autant de moments délicieux dont on se délecte. J'ai appris que le Brésil n'était ainsi pas violent comme on le montre à la télé, et qu'il était attractif, que cette criminalité n'était qu'un problème de grandes villes, immenses, et que les Américains n'avaient qu'à balayer devant leur porte. Je me suis aussi régalé de conversations françaises avec Joao, libraire, en espagnol avec Max, artiste autrichien, dont on ne sait jamais s'il est dans un état naturel ou artificiel... d'autant plus la nuit dans le Bairro Alto. Ce sont ces moments-là, ces rencontres-là, que l'on fait au détour d'une ruelle, d'un café où la musique est parfois trop forte, qui vous enrichissent la vie.
Avant de quitter Lisbonne, pour y revenir peut-être un jour, à condition d'avoir appris la langue, il fallait bien faire un détour par le centre culturel, avec une exposition dédiée à la géographie, et forcément décalée. Les cartes recouvraient les silhouettes des femmes, les tables n'étaient ni rondes ni rectangulaires. Mon coup de coeur est allé à la photo d'un drap défait avec ce titre : "Viajo para conocer tu geografía", en espagnol. Le contexte était ouvertement sensuel, presque sexuel mais ne pouvait que frapper un géographe amoureux d'une langue ibérique. Il résonna comme une invitation... beaucoup plus que cette carte de l'Europe qui en a fait sourire plus d'un, indicant l'argot de "pénis" avec la langue de chaque pays. Cela permettait ainsi à chaque européen de se retrouver devant la carte.
J'effectuai un dernier passage dans l'Alfama, après avoir quitté l'auberge espagnole, et j'aperçus au loin le Trenhotel Renfe. Les Portugais, à cause de ma prononciation travaillée, ont cru que j'étais espagnol. Lorsque j'ai vu le train, j'ai vraiment eu l'impression de rentrer chez moi, l'impression que j'allais enfin de nouveau comprendre ce que les natifs allaient me dire. Après trois jours de portugais, entendre l'espagnol à nouveau vous débouche les oreilles. J'arrivai à Chamartin, la gare nord de Madrid, le mardi matin. A l'exception du portugais, j'ai vécu un voyage en Lusitanie en tout point enchanteur. La journée passée dans la capitale espagnole a été en tout point l'inverse, laissant un arrière goût de déception relative.
J'ai quitté la mer et la douceur océanique la veille pour me retrouver dans la rigueur continentale et même la vision de la neige. Ce mercredi, dernier jour de Carnaval, était un jour de travail tout à fait classique à Madrid, qui restera toujours une ville improbable. La cité est bâtie sur un plateau à près de sept cents mètres d'altitude, loin de la mer, dans le parfait coeur de l'Espagne ou plutôt de la péninsule ibérique. Le climat est radicalement différent et j'ai passé tout le temps entre chaud et froid. Le matin, j'ai entrepris de partir à la découverte du Madrid quotidien, sans monuments. Je l'avais dit auparavant, Madrid est une ville monumentale, du point de vue de l'Histoire, de la culture, de l'architecture. Elle est beaucoup plus massive que Lisbonne que je viens de quitter et il doit vraiment falloir y vivre pour l'aimer. Tout est ordinaire, classique, dans ces rues au relief vallonné, entre ces maisons de briques, parfois de broc, où s'entremêlent les fils électriques. Les églises n'ont pas de charme et sont enserrées dans un tissu urbain trop dense. A quelques détours de rues, je découvris des messages adressés aux grands patrons, pour dénoncer les expropriations ; à la municipalité, parce qu'il n'y aurait que trop peu de pompiers. Je fus aussi étonné par cette marchande de fruits qui n'avait pas d'autre étalage qu'une brouette et je retrouvai aussi ces kiosques à journaux aux revues étalées sur les murs comme à Barcelone.

Je ressentis quand même un brin d'émotion au moment de repasser devant le Palais Royal, où j'étais venu il y a plus de quinze ans et je respirai un peu près du Manzanares, rivière que j'ai toujours cru plus étroite qu'en réalité mais où coulait un filet d'eau. Paris a la Seine, Londres a la Tamise, Rome a le Tibre mais Madrid, pourtant grande capitale européenne, n'est pas bâtie sur un fleuve digne de son standing... à moins que ce ne soit le Tage, au sud, qui traverse la très belle cité de Tolède, et beaucoup plus loin, Lisbonne.
Je souris lorsque je vois ces deux personnages déguisés en jus de fruits poser avec les enfants sur la Plaza Mayor mais je n'en pouvais finalement plus de tous ces monuments, qui représentent pour moi une époque passée, d'autant plus qu'ils sont immobiles. Il n'y a guère de secret, d'âme et malheureusement je n'eus pas le plaisir de partager un café avec Lounès, resté grippé à Majadahonda, dans la proche banlieue madrilène. Même le Parc du Retiro, sous la grisaille, n'était pas agréable, d'autant que j'avais déjà accumulé sérieusement les kilomètres et que la fatigue se faisait ressentir. Je regagnai Chamartín sur les rotules, avant de passer une deuxième nuit consécutive dans le train, mais cette fois sur un siège, pour raison de budget. Une situation m'agace : l'impatience des voyageurs. En étant seul, je reviens obligatoirement à une pensée en français et il me faut quelques secondes pour basculer de nouveau à l'espagnol, une fraction de secondes que les voyageurs n'ont pas. Combien de fois ai-je été questionné directement, sans pouvoir avoir le temps de répondre avant que ces passagers pressés ne se tournent vers quelqu'un d'autre, me laissant ainsi répondre dans le vent. Le pire fut cette jeune fille entrée dans le train pour La Corogne, me parlant dans un castillan approximatif, avec un certain accent... tout comme moi sans doute à ce moment. Je n'ai pas compris sa question, elle me demanda si je parlais espagnol et je lui répondis que oui, agacé. S'en suit alors une question dans un français tout aussi approximatif, que je n'eus pas le temps de comprendre. Elle se tourna vers un autre passager, visiblement turc et obtint une réponse, sortit, rentra, me jeta un regard diabolique et alla prendre place ailleurs, alors que sa place réservée était à côté de moi. J'aurai maudit cet instant si je n'avais finalement pas profité du siège vide pour étendre un peu les jambes, alors que le mien était cassé. Mercredi matin, je me réveillai près de Saint-Jacques-de-Compostelle, l'agent récupèra la valise de madame qui descendait à la gare. Je ne la regardai même pas... J'en ai conclu que je comprendrai sans doute le portugais avant les femmes.
J'ai parfois un fichu caractère, orgueilleux, égoïste, capricieux, maniaque, d'enfant gâté, qui m'a fait avancer autant qu'il m'a mis des bâtons dans les roues. Je n'arrive pas à m'en débarrasser définitivement et je crois que je vais devoir vivre avec. Par exemple, je ne fais aucun cas de l'anglais, que je sais très moyen de mon côté, et que je dois absolument améliorer. Mais j'ai beaucoup de mal à supporter que quelqu'un passe de l'espagnol au français en me parlant, sous prétexte que je ne le comprends pas... à l'exception fort logique du collège, ou lorsque la personne veut réellement pratiquer le français. Cela part sans doute d'un bon sentiment mais je le prends mal, je suis incorrigible. La professeur de français a déjà vécu inversement cette situation, en étant en France, près de la frontière, où on lui a parlé espagnol. Et je ne sais pas comment les étudiants espagnols prenaient la chose lorsque je venais les conseiller en tant qu'assistant informatique à l'Université de Saint-Étienne... dans leur langue.
Plus près de nous, j'ai assisté hier avec les élèves de 2° ESO à la projection du film français L'Esquive, datant de 2002, sous-titré en espagnol. J'ai été surpris de la qualité du scénario et des des dialogues pour un film sans aucun moyen. Le film a été excellemment critiqué par la presse, moins bien reçu par les spectateurs en France, et les premiers échos que j'ai eu des élèves sont plutôt négatifs. Nous décortiquerons sans doute leurs réactions la semaine prochaine. Je les accompagne de nouveau, pour une pièce de théâtre cette fois, et en espagnol. Ce sera à mon tour de me coller à la compréhension orale de ma deuxième langue.
Il reste quatre-vingt quinze jours avant la fin du Service Volontaire Européen. Il n'y aura, sauf peut-être à l'occasion de la Semaine Sainte, plus d'autre voyage dans des contrées relativement lointaines (Lisbonne, Malaga, Barcelone et... Saint-Étienne). Il reste encore cela dit beaucoup de promesses et de surprises à venir avant le retour en France et une nouvelle étape dont se dessinent peu à peu les pistes.
Vente d'écharpes aux couleurs du FC Porto (Porto, près du Stade du Dragon)
5 mars 2011
5 mars 2011
Je partais ainsi pour le quartier Das Antas pour découvrir la foule s'amassant peu à peu près du stade, franchement empreint de modernisme. Le quartier est modeste et populaire mais bien aéré. J'eus beaucoup de plaisir à voir simplement deux ou trois jeunes taper la balle dans les rues, en toute convivialité. Les marchands d'écharpe profitaient d'une arche d'un pont routier pour s'installer. Le public était exclusivement masculin, plutôt jeune, même si de nombreux pères de famille tous vêtus de bleu vinrent transmettre le virus à leurs fils. Comme en Espagne, le football est une religion, il est vénéré. Les boutiques vendent de faux maillots de Cristiano Ronaldo, les hommes lèvent la tête bouche bée dans les bars, les jeunes décortiquent chaque action même du joueur le plus modeste. Ce soir-là, pour la 22ème journée du Championnat du Portugal, le FC Porto a battu 2-0 le Vitoria Guimaraes, accentuant son avance sur le rival de toujours, le Benfica, en tête du classement du championnat. Je lézardai un peu dans le quartier, profitant de la vue sur Porto, et du crépuscule, d'autant plus que la pluie s'était arrêtée.
"Non falo portugues"... en galicien
J'avais une certaine interrogation sur les trains portugais, comme lorsque j'avais mis le pied dans les trains espagnols en 2005. Finalement, le train Intercidade Porto - Lisbonne, appelé comboio au Portugal, est la copie conforme de notre train Corail Lyon / Strasbourg, ou du TER Lyon / Grenoble. Il a bien vingt ans d'âge mais n'est pas inconfortable pour autant, sauf qu'il relie la capitale industrielle à la capitale politique et administrative du pays. Les liaisons internationales en train sont faibles et souffrent probablement de la concurrence de l'avion. Il n'y a que deux possibilités pour rejoindre l'Espagne : par le train Porto - Vigo (2 par jour), ou par le Trenhotel Lisbonne - Madrid, que j'ai finalement emprunté.
Le trajet Porto Campanha - Lisboa Santa Apolonia dure 3 heures. J'ai effectué le trajet en la compagnie d'une ravissante jeune portugaise, à qui j'ai eu le malheur de dire que j'étais français, ce qui a une nouvelle fois coupé court à toute conversation. Elle a confondu le galicien avec l'espagnol... ce qui veut dire que du chemin a été fait depuis la séparation galicien / portugais. A ce moment-là, je me suis rappelé le moment où Audrey, de l'ADICE (association d'envoi à Grenoble), nous avait montré la vidéo réalisé par un ancien volontaire dans un train, entre un hongrois et un danois. Les deux découvrent qu'ils ont une langue en commun, en l'occurrence le français, au moment des adieux. 3 heures dans un train muet, il y a plus sexy mais je n'y peux rien si la jeune portugaise pensait plus à tchatter, à blogger, à beuzzer ou à facebookiser (cf. Nikos)... plus sérieusement à se préoccuper de qui allait sortir en ce samedi soir, qu'à se prendre la tête à comprendre l'incompréhensible. Il n'y a pas que le train qui franchit peu la frontière, il y a aussi la langue, ce qui explique même que des galiciens pur jus se retrouvent en panne sèche au moment d'écouter les "ch" ou les "ao" qu'ils peuvent pourtant parfaitement lire ! Surprenant quand même : imaginez un français prononcé en remplaçant les "s" par "ch" ou les "ion" par "ao"... je pense tout de même que l'on s'y retrouverait. C'est ainsi.
L'air de Lisbonne
A Lisbonne, j'ai pris nettement moins de photos qu'à Porto, recherchant plus à rencontrer d'autres volontaires et notamment Sarah, qui elle avait bien fini par apprivoiser la langue. La ville est clairement un cran au-dessus de Porto en termes d'intérêt, du moins en première lecture. Porto n'en manque franchement pas, ce qui signifie que Lisbonne est une capitale somptueuse et très ouverte, jamais étouffante, au contraire de Paris, ou même parfois de Barcelone et bien sûr de Madrid. Malgré une agglomération très étendue, plus que concentrée, la ville est plus petite que ses consoeurs européennes. Ses 7 collines sont un avantage, à condition d'être bon marcheur, mais elles ne sont pas élevées. Suffisamment pour découvrir le Tage, qui ressemble plus à l'Atlantique tout proche tellement l'estuaire est large, les deux ponts majestueux (Pont du 25 Avril et Pont Vasco de Gama) et le Château Saint-Georges. Il n'y a pas non plus cette sensation de se retrouver au coeur d'une foule stressée, découragée, débordée par le temps, énervée par les embouteillages. Le premier visage, nocturne, m'avait laissé perplexe à la vue des nombreux endormis peuplant les rues, souvent de couleur noire de peau... Certains étaient équipés de couverture laissant clairement entendre qu'il n'y avait pas de toit pour eux... et cette fois c'était moi qui me sentait honteux de venir de l'extérieur et d'avoir un toit.
Rua da Atalaia, Bairro Alto (Lisbonne)
6 mars 2011
6 mars 2011
Pendant ces trois jours, qui ne sont rien pour comprendre quoique ce soit à la langue et encore moins à la culture, j'ai ironisé le fait d'avoir pris neuf trains, le métro, le tram, d'avoir fait la queue pour avoir une table... et ainsi goûter à l'inoubliable Pastel de Belém dans un café tapissé d'azulejos bleus et blancs. Si j'ai pris relativement peu de photos, c'est que j'ai voulu davantage apprécier les rencontres. Je n'oublierai ainsi pas celle de tous ces volontaires dans un appartement sans doute petit pour eux, où il s'entend en permanence un bruit sans que celui-ci ne soit gênant : une entrée / sortie, une tasse de café, un robinet, une musique brésilienne... tout devient animation. Le monde y est réuni, entre France, Lettonie, Italie, Brésil et Portugal. Mes échanges en galicien, en espagnol, en anglais, en français avec tous ces volontaires resteront gravés dans ma mémoire comme autant de moments délicieux dont on se délecte. J'ai appris que le Brésil n'était ainsi pas violent comme on le montre à la télé, et qu'il était attractif, que cette criminalité n'était qu'un problème de grandes villes, immenses, et que les Américains n'avaient qu'à balayer devant leur porte. Je me suis aussi régalé de conversations françaises avec Joao, libraire, en espagnol avec Max, artiste autrichien, dont on ne sait jamais s'il est dans un état naturel ou artificiel... d'autant plus la nuit dans le Bairro Alto. Ce sont ces moments-là, ces rencontres-là, que l'on fait au détour d'une ruelle, d'un café où la musique est parfois trop forte, qui vous enrichissent la vie.
Avant de quitter Lisbonne, pour y revenir peut-être un jour, à condition d'avoir appris la langue, il fallait bien faire un détour par le centre culturel, avec une exposition dédiée à la géographie, et forcément décalée. Les cartes recouvraient les silhouettes des femmes, les tables n'étaient ni rondes ni rectangulaires. Mon coup de coeur est allé à la photo d'un drap défait avec ce titre : "Viajo para conocer tu geografía", en espagnol. Le contexte était ouvertement sensuel, presque sexuel mais ne pouvait que frapper un géographe amoureux d'une langue ibérique. Il résonna comme une invitation... beaucoup plus que cette carte de l'Europe qui en a fait sourire plus d'un, indicant l'argot de "pénis" avec la langue de chaque pays. Cela permettait ainsi à chaque européen de se retrouver devant la carte.
J'effectuai un dernier passage dans l'Alfama, après avoir quitté l'auberge espagnole, et j'aperçus au loin le Trenhotel Renfe. Les Portugais, à cause de ma prononciation travaillée, ont cru que j'étais espagnol. Lorsque j'ai vu le train, j'ai vraiment eu l'impression de rentrer chez moi, l'impression que j'allais enfin de nouveau comprendre ce que les natifs allaient me dire. Après trois jours de portugais, entendre l'espagnol à nouveau vous débouche les oreilles. J'arrivai à Chamartin, la gare nord de Madrid, le mardi matin. A l'exception du portugais, j'ai vécu un voyage en Lusitanie en tout point enchanteur. La journée passée dans la capitale espagnole a été en tout point l'inverse, laissant un arrière goût de déception relative.
Madrid, un pragmatisme monumental
J'ai quitté la mer et la douceur océanique la veille pour me retrouver dans la rigueur continentale et même la vision de la neige. Ce mercredi, dernier jour de Carnaval, était un jour de travail tout à fait classique à Madrid, qui restera toujours une ville improbable. La cité est bâtie sur un plateau à près de sept cents mètres d'altitude, loin de la mer, dans le parfait coeur de l'Espagne ou plutôt de la péninsule ibérique. Le climat est radicalement différent et j'ai passé tout le temps entre chaud et froid. Le matin, j'ai entrepris de partir à la découverte du Madrid quotidien, sans monuments. Je l'avais dit auparavant, Madrid est une ville monumentale, du point de vue de l'Histoire, de la culture, de l'architecture. Elle est beaucoup plus massive que Lisbonne que je viens de quitter et il doit vraiment falloir y vivre pour l'aimer. Tout est ordinaire, classique, dans ces rues au relief vallonné, entre ces maisons de briques, parfois de broc, où s'entremêlent les fils électriques. Les églises n'ont pas de charme et sont enserrées dans un tissu urbain trop dense. A quelques détours de rues, je découvris des messages adressés aux grands patrons, pour dénoncer les expropriations ; à la municipalité, parce qu'il n'y aurait que trop peu de pompiers. Je fus aussi étonné par cette marchande de fruits qui n'avait pas d'autre étalage qu'une brouette et je retrouvai aussi ces kiosques à journaux aux revues étalées sur les murs comme à Barcelone.
En quête d'enfants sur la Plaza Mayor (Madrid)
8 mars 2011
8 mars 2011
Je ressentis quand même un brin d'émotion au moment de repasser devant le Palais Royal, où j'étais venu il y a plus de quinze ans et je respirai un peu près du Manzanares, rivière que j'ai toujours cru plus étroite qu'en réalité mais où coulait un filet d'eau. Paris a la Seine, Londres a la Tamise, Rome a le Tibre mais Madrid, pourtant grande capitale européenne, n'est pas bâtie sur un fleuve digne de son standing... à moins que ce ne soit le Tage, au sud, qui traverse la très belle cité de Tolède, et beaucoup plus loin, Lisbonne.
Je souris lorsque je vois ces deux personnages déguisés en jus de fruits poser avec les enfants sur la Plaza Mayor mais je n'en pouvais finalement plus de tous ces monuments, qui représentent pour moi une époque passée, d'autant plus qu'ils sont immobiles. Il n'y a guère de secret, d'âme et malheureusement je n'eus pas le plaisir de partager un café avec Lounès, resté grippé à Majadahonda, dans la proche banlieue madrilène. Même le Parc du Retiro, sous la grisaille, n'était pas agréable, d'autant que j'avais déjà accumulé sérieusement les kilomètres et que la fatigue se faisait ressentir. Je regagnai Chamartín sur les rotules, avant de passer une deuxième nuit consécutive dans le train, mais cette fois sur un siège, pour raison de budget. Une situation m'agace : l'impatience des voyageurs. En étant seul, je reviens obligatoirement à une pensée en français et il me faut quelques secondes pour basculer de nouveau à l'espagnol, une fraction de secondes que les voyageurs n'ont pas. Combien de fois ai-je été questionné directement, sans pouvoir avoir le temps de répondre avant que ces passagers pressés ne se tournent vers quelqu'un d'autre, me laissant ainsi répondre dans le vent. Le pire fut cette jeune fille entrée dans le train pour La Corogne, me parlant dans un castillan approximatif, avec un certain accent... tout comme moi sans doute à ce moment. Je n'ai pas compris sa question, elle me demanda si je parlais espagnol et je lui répondis que oui, agacé. S'en suit alors une question dans un français tout aussi approximatif, que je n'eus pas le temps de comprendre. Elle se tourna vers un autre passager, visiblement turc et obtint une réponse, sortit, rentra, me jeta un regard diabolique et alla prendre place ailleurs, alors que sa place réservée était à côté de moi. J'aurai maudit cet instant si je n'avais finalement pas profité du siège vide pour étendre un peu les jambes, alors que le mien était cassé. Mercredi matin, je me réveillai près de Saint-Jacques-de-Compostelle, l'agent récupèra la valise de madame qui descendait à la gare. Je ne la regardai même pas... J'en ai conclu que je comprendrai sans doute le portugais avant les femmes.
J'ai parfois un fichu caractère, orgueilleux, égoïste, capricieux, maniaque, d'enfant gâté, qui m'a fait avancer autant qu'il m'a mis des bâtons dans les roues. Je n'arrive pas à m'en débarrasser définitivement et je crois que je vais devoir vivre avec. Par exemple, je ne fais aucun cas de l'anglais, que je sais très moyen de mon côté, et que je dois absolument améliorer. Mais j'ai beaucoup de mal à supporter que quelqu'un passe de l'espagnol au français en me parlant, sous prétexte que je ne le comprends pas... à l'exception fort logique du collège, ou lorsque la personne veut réellement pratiquer le français. Cela part sans doute d'un bon sentiment mais je le prends mal, je suis incorrigible. La professeur de français a déjà vécu inversement cette situation, en étant en France, près de la frontière, où on lui a parlé espagnol. Et je ne sais pas comment les étudiants espagnols prenaient la chose lorsque je venais les conseiller en tant qu'assistant informatique à l'Université de Saint-Étienne... dans leur langue.
Plus près de nous, j'ai assisté hier avec les élèves de 2° ESO à la projection du film français L'Esquive, datant de 2002, sous-titré en espagnol. J'ai été surpris de la qualité du scénario et des des dialogues pour un film sans aucun moyen. Le film a été excellemment critiqué par la presse, moins bien reçu par les spectateurs en France, et les premiers échos que j'ai eu des élèves sont plutôt négatifs. Nous décortiquerons sans doute leurs réactions la semaine prochaine. Je les accompagne de nouveau, pour une pièce de théâtre cette fois, et en espagnol. Ce sera à mon tour de me coller à la compréhension orale de ma deuxième langue.
Il reste quatre-vingt quinze jours avant la fin du Service Volontaire Européen. Il n'y aura, sauf peut-être à l'occasion de la Semaine Sainte, plus d'autre voyage dans des contrées relativement lointaines (Lisbonne, Malaga, Barcelone et... Saint-Étienne). Il reste encore cela dit beaucoup de promesses et de surprises à venir avant le retour en France et une nouvelle étape dont se dessinent peu à peu les pistes.
Par ici la suite ! Réviser ses classiques (27 mars 2011)


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