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Les mystérieuses cités d'or

Le classicisme. Sur un projet long de neuf mois, a fortiori à l'étranger (si tant est que la frontière existe toujours entre la France et l'Espagne), les choses ont le temps de s'installer et de se répéter. Au cours de cette saison hivernale qui n'en est pas vraiment une, au regard des températures clémentes que nous offre ce climat océanique du sud de l'Europe, il fallait bien profiter de quelques jours de beau temps pour regagner Saint-Jacques-de-Compostelle et Betanzos. J'avais visité les deux cités au cours de l'automne dernier mais mon passage m'avait laissé un goût d'inachevé. Le mystère qui les entoure demeure toujours intact. Et à Andaina, les choses installées évoluent.

Santiago de Compostela, chapitre 2


Saint-Jacques-de-Compostelle se trouve sur la route de La Corogne à Vigo, soit les deux villes les plus importantes de la Galice, les deux villes les plus puissantes économiquement et les deux plus peuplées. Ce sont deux locomotives régionales qui permettent à la communauté autonome d'éviter d'aggraver l'isolement dont elle souffre déjà mais qui fait aussi sa singularité et qui la préserve de l'invasion touristique néfaste. Saint-Jacques-de-Compostelle est la capitale politique et administrative, dans une position centrale et c'est une ville qui ne ressemble à aucune autre. Avec vingt trains par jour, le principal aéroport de la pointe nord-ouest, l'autoroute et de nombreux bus, elle est facilement et fréquemment accessible.

Ma première visite avait été nocturne. J'étais arrivé sous la pluie (ce qui est franchement normal pour Santiago) et avais passé une nuit européenne en compagnie d'autres volontaires, d'étudiants Erasmus et d'autochtones. Le lendemain, une éclaircie avait permis de parcourir quelques parcs et d'admirer le centre historique, complètement trempé. A croire que les parapluies étaient plus à la mode. L'anticyclone rayonnant présent sur l'Europe la semaine dernière était une opportunité rêvée pour mettre la ville en boîte dans l'appareil photo et de partir à la rencontre d'autres pèlerins.

Tout commence à la gare ou aux gares. Vous avez la possibilité d'acheter un billet avec vuelta abierta. Vous obtenez ainsi un billet aller-retour moins cher que deux allers simples, en ayant la liberté de choisir votre heure de retour, ce qui est un luxe avec une telle fréquence de trajets. La première image à Saint-Jacques est celle d'une personne fortement alcoolisée, qui fait les allers-retours dans les toilettes ! Avec un podomètre, il aurait été possible de relever une distance digne d'un marathon. La quête de la Place de l'Obradoiro, prestigieuse et singulière, est simple. Nul besoin de boussole ni de carte, il suffit de monter et de rechercher le point le plus haut. C'est une ville d'une grande classe qui apparaît. Nombreux sont les citadins qui déambulent et je suis frappé par le style. Imaginez alors de petites ruelles, profondes mais étroites, avec nombre de tavernes ouvertes un dimanche pour déguster le petit plat local (ou pas). Les couples sont nombreux à flâner, l'air sérieux. Ces demoiselles sont vêtues d'une veste classe, de lunettes noires, de pantalons serrés et de bottes en cuir. Ces messieurs ne dépareillent pas. Parfois ce sont de jeunes étudiants. La Place de l'Obradoiro est étonnamment déserte et désertée. Les étudiants ont mystérieusement disparu. Ont-ils profité du beau temps pour s'échapper vers Padrón et les plages ? Sont-ils reclus dans les bars ou studieux ? Je ne croise qu'un seul pèlerin, facilement reconnaissable au pliage malicieux de son saco de dormir. La cathédrale est toujours aussi remarquable et je jure que je reviendrai à pied. Les changements de styles architecturaux sont fréquents et sont représentatifs d'une histoire chargée mais toujours aussi prestigieuse.

Couples d'étudiants prenant le soleil au Parc Bonaval (Saint-Jacques de Compostelle)
Couples d'étudiants prenant le soleil au Parc Bonaval (Saint-Jacques-de-Compostelle)
6 février 2011

L'autre Santiago est beaucoup plus vert. A l'exception du centre historique, vaste mais pas plus grand que celui de Pontevedra ou de Lugo, la ville s'est étalée car le relief est torturé. Je quitte alors les nombreux petits magasins ouverts, très soignés, très tendance, pour passer de l'autre côté de la Porta do Camiño. Derrière le musée du peuple galicien, je découvre un parc sans fin, où se promènent de nombreuses familles. Je passe une porte et je tombe sur une très belle pelouse, où s'entrecroisent divers chemins, où sont affalés des dizaines de couples de jeunes étudiants. Voilà le mode de vie estudiantin, très sensible aux variations du climat : s'il pleut, ils peuplent les bars et s'il fait (rarement) beau, ils lézardent dans les parcs. Ceci est bien caractéristique de la douceur du coin. La ville a une forme de lézard, elle s'étire le long des collines qui plongent au loin dans un océan invisible. Très étalée, elle délaisse 80 % de son territoire aux parcs, qui se poursuivent ensuite dans une nature verdoyante. Le coucher de soleil venu, il fait vraiment bon flâner dans les rues à peine éclairées par quelques petits réverbères, le long des bâtiments blancs. Saint-Jacques-de-Compostelle se découvre ainsi en plusieurs jours, au gré des discussions de comptoirs, des nuits interminables, des balades improbables, sous les yeux des clochers éternels. La ville a acquis un charme intemporel éminemment respectable, qui a dès lors moult options à proposer au pèlerin épuisé par cinquante jours de marche. Comme de poursuivre l'aventure vers Fisterra, un bout du monde, tout juste éclairé par un phare d'une blancheur incroyable. Pour moi, pour l'instant, ceci est dans les livres, comme une invitation...

Préparer l'avenir


A Andaina, j'ai demandé une légère modification de l'emploi du temps. J'ai ainsi écrit un mail à la directrice d'études, rien d'exceptionnel, pour le proposer. Le jeune étudiant Xurxo, en practicas (stage) vient aider la professeur d'éducation physique avec les élèves de primaire. Ne voyant pas la peine d'être trois à la même heure, surtout avec des anges comme élèves, j'ai alors demandé de rejoindre le cours d'arts plastiques qui sent bon la campagne asturienne et le cours d'histoire-géographie. L'occasion, pendant le stage de Xurxo, de me replonger dans une classe d'HG de secondaire, quatorze ans après. L'occasion aussi et surtout de voir ce qui est enseigné, avec quelles méthodes, dans une classe espagnole même si j'ai bien affirmé que cela ne pouvait être représentatif de l'enseignement en Espagne. Seulement cette situation, provisoire, est pratique pour tracer quelques lignes pour le futur, bien prolongées d'ailleurs par la directrice en chef de l'établissement, dont elle m'a donné l'impression que mon profil l'intéressait ! Que ce soit ici ou ailleurs, la piste mérite bien sûr d'être creusée... même s'il me manque toujours un diplôme et donc un an d'études (... et ainsi une année à financer) pour pouvoir enseigner. C'est pourquoi j'ai l'intention de poser un pied en Espagne mais pas les deux, du moins pas encore. L'heure viendra. La directrice était à la recherche d'informations, sans me laisser de propositions concrètes. Après cette discussion, j'étais "perturbé positivement" et à cent vingt-quatre jours du retour en France, la question de l'avenir est en ébullition ! J'ai tracé une ligne de conduite mais le passé m'amène à penser qu'elle n'a pas toujours été respectée.

Dans le courrier électronique, j'ai fait une gaffe bien amusante, lorsque l'on sait ma méconnaissance encore bien légitime du galicien. J'ai ainsi écrit Xuxo à la place de Xurxo, ce qui signifie sucio en castillan et "sale" en français ! Il n'y a que le galicien pour placer deux "x" en cinq lettres et voilà ! Lorsque l'on sait que le "r" est roulé, il en faut dès lors très peu pour insulter ce gentil étudiant corognais à lunettes, que les jeunes ont rapidement apprivoisé.

J'ai encore deux petites anecdotes interculturelles. La première concerne les élèves de 2° ESO. La semaine dernière, avant l'extinction de voix contagieuse de leur professeur de Technologie, ils ont été conviés par la spécialiste chargée entre autres de l'orientation et du suivi psychologique, à remplir un test d'aptitude, comme ceux que l'on effectue à la oficina de empleo (alias Pôle-Emploi chez nous).

Les élèves ont été très interrogatifs... comme cette semaine après le premier cours d'électronique ! Me replongeant vingt ans en arrière, j'ai réussi à effectuer l'exercice proposé à propos des résistances, des moteurs et des lumières après avoir entendu les consignes données en galicien. Les élèves ont décroché plus ou moins rapidement malgré les explications de leur enseignant malade mais pourtant parfaitement claire et lucide. J'ai ainsi compris cinq mois après les limites des capacités mentales des élèves et leur problème d'autonomie. Le plus difficile pour moi n'était donc pas de résoudre l'exercice mais de le leur expliquer ! De nombreux souvenirs sont ressurgis, de classes de soutien scolaire et même de ma propre classe de cinquième ! Ne parlons même pas de rythme de travail, tout est à construire chez eux... Dire que la directrice m'a aussi demandé de ne parler avec eux désormais qu'en français, je n'ose pas imaginer leur tête ! Car voilà bien la principale interrogation de ce projet : je suis certes force de proposition et assistant, mais dans quelle mesure j'aurai pu contribuer à aider à avancer ? Dans le milieu de l'éducation, c'est difficilement mesurable.

Vendredi, j'ai reçu trois coups de fil du collège, sans message. Rien de grave a priori et effectivement. La brave professeur de Technologie et sa voiture sont bien utiles pour effectuer les cent cinquante mètres d'ascension qui séparent Perillo et Andaina, tout comme les trois kilomètres et demi. Pas de message, pas de raison de s'inquiéter car pas d'infomation. A 12 h 10, je réussis à joindre le collège et la professeur, finalement malade et absente. L'occasion de rallier à pied le cours d'EPS en une demi-heure et d'éviter de peu l'averse qui s'est abattue peu après... pour une chorégraphie désastreuse des 1° ESO au sein de laquelle j'ai été parfaitement inutile ! Je me demande encore comment fait la professeur d'EPS, avec dix classes et des programmes tous différents, pour suivre un tel rythme. Lorsque l'on sait qu'il y a en plus six pages de titoría à écrire pour chaque élève, el extraescolar et ses entraînements personnels, seule une professeur d'EPS peut être en mesure de suivre un tel rythme !

Rupture de rythme ensuite. Depuis octobre, j'officie chez une professeur d'anglais, allemande née en Espagne et enseignante après une enfance en milieu arabe. Je suis professeur particulier de français pour les parfaits jumeaux Lucas et Nicolas, et pour leur copain Martiño. Les copains se sont couchés trop tard et le seul mot "français" contribue encore plus à les endormir. Nous avons tenté de comparer les sports en France et en Espagne, à l'aide du magazine vingt minutes mais cet exercice les a encore plus endormis ! Heureusement, je termine toujours la séance par un jeu et le mot magique puntos suffit à les réveiller, car il s'agit d'un concours entre les trois.

La semaine s'achève rarement ainsi, puisque nous avons souvent la visite de camarades volontaires et d'espagnols. Après le départ d'Alexandra, ancienne colocataire des lieux et de retour d'Erasmus à Lugo, pour l'Autriche cette semaine, nous avons reçu la visite d'Hélène, qui a profité de l'occasion pour découvrir la plage de Santa Cristina. Un Suédois est annoncé dans notre appartement, vraiment européen. J'ai d'ailleurs affiché un drapeau européen avec nos drapeaux respectifs (français, italien et estonien) sur la porte d'entrée...

Betanzos, petite ville de cristal


Betanzos méritait bien aussi de nouveau de rentrer sur ce focus galicien, deux semaines après l'échappée madrileno-andalouse. Autre ville, autre secret. Elle est évidemment incomparable avec Saint-Jacques-de-Compostelle mais ne manque franchement pas de charme. Avant que mon ancien appareil photo ne décède subitement sur les rives du Río Mandeo, j'avais eu le temps de visiter l'intégralité ou presque de ce gros bourg de douze mille âmes. La ville vieillit plus ou moins bien, l'humidité et le temps ayant raison à long terme de la peinture blanche. J'ai ainsi profité d'une nouvelle après-midi clémente pour partir à la découverte du port ensablé, regrettant de ne pouvoir aller plus loin, jusqu'à Gandario au nord. Les bateaux, complètement libres de naviguer, se suivent paisiblement. J'ai visité le Parc Pasatiempo, malheureusement un peu trop petit, qui a des airs de Parc Güell (Barcelone). Des airs seulement, car ses belles voies souterraines mériteraient plus d'entretien et plus de profondeur. Les enfants, nombreux sur la partie plane, doivent s'y régaler. Le parc, dont les clôtures sont trop visibles (le grillage n'est pas du plus bel effet) est un endroit idéal pour les familles et pour la détente, avec un espace spectacle original. Il est construit tout en longueur et alterne entre jardins d'enfants, zone "nature" et parc à l'architecture délirante.

Le Betanzos C.F. sur le terrain de football
Le Betanzos C.F. sur le terrain de football
12 février 2011

En dehors de cela, deux éléments ont été très attachants. Le contrôleur de la Renfe paraissait sorti d'un dessin animé (yeux qui ne regardent pas droit, ventre démesurément rond) et pilotait lui-même le train Regional La Corogne - Ferrol à la toujours aussi agréable odeur de mazout.
La deuxième est le guichetier du stade de football à l'unique petite tribune, aussi petit que Passe-Temps et cigare au bec. Il me rappelle le bon football amateur mais il manquait la buvette. J'ai profité d'une souche présente de l'autre côté du mur d'enceinte pour prendre un cliché. Pour l'anecdote, le club est en cinquième division espagnole.

Les prochains voyages ne sont pas définis. Je ne vais probablement pas trouver de l'or mais des mystérieuses cités. Les vacances arrivent dans trois semaines, annonçant probablement une grande Vuelta, d'autant plus qu'il s'agit de l'Entroido (période du Carnaval).

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