Haut de page

Revenir

Les groupes de touristes venus de Chine s'entassent sur le bus "Barcelona Turistic Tour", caméscopes au vent. Pendant les trois premiers mois du projet SVE, à l'exception du collège Andaina, j'ai volé. Au sens non noble du terme. Comme les Chinois. L'impression que chaque endroit est the place to be et qu'il faut absolument rapporter la photo, qui sera consommée instantanément sur Facebook. Loin est le temps où il fallait dépenser quelques dizaines de francs pour un appareil photo jetable, attendre la fin de la pellicule où je prenais un peu tout et n'importe quoi pour s'empresser d'aller faire développer ses photos. Le vendeur me demandait alors "mate" ou "brillant". Je retrouvais après les courses (ou les courses de mes parents) des instants dont je ne me rappelais même plus. Cette époque-là, l'époque de ma première rencontre avec l'Espagne, la Catalogne et Figueras en 1995, est belle et bien révolue.

De alta velocidad (à toute vitesse)


Avec le numérique, l'instantané est devenu la norme et correspond bien à cette société qui en veut toujours plus, toujours plus vite, à l'exception de quelques endroits coupés du monde où le temps ne semble pas avoir de prise. C'est ainsi que j'observais l'espace de quelques fractions de secondes ces Chinois passer en coup de vent, sur la terrasse du bus touristique, caméra en main. Ou comment avoir tout Barcelone en quelques minutes, sans malgré tout en saisir l'âme.

Pourtant, il y a des choses, (relativement) près de chez moi, qui m'empêchent de voler les instantanés et me poussent à m'arrêter, l'espace d'un sourire, d'un salut, ou d'une discussion libre. Je m'étais déjà arrêté à Narbonne, sous le soleil, pour en voir le port mais je n'avais jamais pénétré dans le coeur de la ville. En ce jour de fête des Reyes, l'ambiance n'a rien de festive, il fait gris et humide. La ville a revêtu ses sombres parures d'hiver, dans une région méditerranéenne pourtant solidement abreuvée de soleil. Le marché donne des couleurs à cette ville d'apparence agréable (et peut-être réellement). Le centre est à taille humaine, soigné, où les monuments sont fort respectables. Le canal de la Robine, avec les écluses aux extrémités, donne une artère très intéressante d'autant plus qu'une promenade y est aménagée. La fresque de Charles Trenet rappelle l'enfant du pays.

Cela dit je n'ai jamais vu autant de personnes qui mendient... ou qui demandent un peu d'argent pour quelque raison. Les cités méditerranéennes du Languedoc m'ont toujours laissé cette image contrastée où le soleil, les palmiers, les maisons jaune clair à tuiles roses, rassemblées en petits pavillons, cachaient une misère parfois profonde et de graves problèmes sociaux. Que de gens passent indifféremment sur la passerelle au-dessus du canal de la Robine, sans jeter le moindre regard, cinq jours après s'être mécaniquement souhaité de meilleurs voeux. C'est un manque de dignité. Peu importe la raison qui pousse ces gens à s'accroupir dans le froid la journée durant, qu'elle soit légitime ou pas. Mais chacun mérite au moins une attention, un regard, un mot. Le temps et le numérique n'ont ici pas droit de cité.

Barcelone, une ville pour le monde


Le train va aujourd'hui plus vite entre la France et l'Espagne, grâce à l'ouverture de la nouvelle ligne internationale Perpignan - Figuières, mais son âme ne s'est pas vendue. Les paysages ne sont pas les mêmes, le tunnel a remplacé la magnifique Côte Vermeille. Le train non plus, puisque c'est désormais le TGV parisien qui arrive de l'autre côté des Pyrénées. Il y a toujours le même bonheur à rencontrer des gens qui sortent de la norme, comme ce travailleur angolais qui a vécu 21 ans en Espagne, entre Gérone et Bilbao, mais dont l'Europe finit par lasser. Il maîtrise à la perfection le français, l'espagnol, le portugais. Ces deux jeunes filles parties de France pour un périple vers Malaga, sans billet, ne se rendaient peut-être pas compte des distances lorsqu'elles imaginaient un plan B, demandant à leurs amis de venir les récupérer sur le chemin... Car si la France métropolitaine est le pays le plus vaste d'Europe, le territoire espagnol est presque aussi grand.

5 h 27 - Gare de Saint-Etienne Châteaucreux
5 h 27 - Gare de Saint-Étienne Châteaucreux
6 janvier 2011

Dans ma propre ville, après vingt-neuf ans, il y a encore des rues où je n'ai pas mis les pieds. Pourtant, Saint-Étienne, malgré toutes ces transformations opérées depuis les années 1980, conserve son identité (piétonisation, retouche partielle de la Grand'Rue, ligne de tramway supplémentaire, refonte complète du quartier de Châteaucreux, construction du zénith et restructuration du quartier du Technopole). Elle est toujours entourée de sept collines, avec deux crassiers (terrils), à cinquante kilomètres de Lyon, avec les joies et les contraintes de son climat continental à influence montagnarde.

Par rapport à Barcelone, le temps s'arrête parfois, l'artère principale est déserte, laissant à chacun le temps de respirer, de s'orienter, de prendre un café même sous la grisaille, sous les auvents des bars du quartier des Martyrs de Vingré. Il n'y a pas lieu de faire d'autre comparaison entre les deux villes. Pour la septième fois, Barcelone présente donc un visage différent. Bénéficiant encore de cinq heures de correspondance, mais seulement trois de luminosité, je souhaitais partir à la découverte des quartiers méconnus, tels Sarria et Pedralbes (à l'ouest de la ville). Les quartiers sont traversés par l'Avenue Diagonal, qui porte bien son nom, puisque qu'elle traverse en biais la ville, du pied de la Sierra de Collserola à la mer, en passant par l'Eixample et le Poblenou.

Cette ville surprend toujours, même dans ses recoins les moins célèbres. J'ai déjà conté le cosmopolitanisme mais il se traduit aussi dans les boutiques, de la française à l'asiatique, de la galicienne à la catalane. Mais ce serait trop simple : on retrouve ainsi des Asiatiques tenant des fasts-foods qui proposent de la cuisine typiquement française. Je ne suis pas allé voir si on pouvait y déguster des quenelles avec des baguettes. Ceci est la vision de jour, le soleil déclinant permettant de voir peu à peu s'illuminer les différents bâtiments, dont la magie s'opère beaucoup plus nettement sur le Passeig de Gracia, Place de Catalogne et sur la Font Magica. C'est un spectacle permanent.

De jour comme de nuit - Barcelone (Carrer de Tarragona)
De jour comme de nuit - Barcelone (Carrer de Tarragona)
6 janvier 2011

Quel contraste avec Narbonne, pourtant très respectable, qui paraissait porter délibérément son histoire. Barcelone évolue avec son temps, se veut à la fois conservatrice et follement jeune et innovante. La misère est là aussi et fait partie de l'histoire de la ville. A cent mètres du Camp Nou, symbole s'il en est de la richesse et de la puissance, même par le biais d'un jeu qu'est le football, on retrouve un quartier fait réellement de briques et de broc, surtout de briques d'ailleurs. Cette fois, la dignité humaine me permet de le photographier. Avant de rejoindre la gare de Sants à nouveau, j'ai encore deux surprises. La première est de tomber sur un atelier mécanique ouvert en permanence. La deuxième est de me retrouver sans le vouloir au milieu d'une fouille d'une vingtaine de jeunes par les Mossos d'Esquadra (la police catalane), qui étaient assez nombreux aussi... et de passer mon chemin, Carrer de Tarragona. A Saint-Étienne, une telle intervention aurait créé l'évènement. A Barcelone c'est une scène banale, avec aucun sentiment d'insécurité de surcroît.

Au petit matin, le jour se lève difficilement sur la Galice, aux alentours de Sarria, avec pour paysage des collines vigoureuses et la pluie. Je retrouve l'appartement, avec du linge partout, quelques cadavres de bouteilles, de la bière, de la vaisselle non lavée et un filtre de cigarettes laissé sur la table... (le tout dans des proportions fort raisonnables) et un lit supplémentaire dans la troisième chambre, pour Maris, qui arrive d'Estonie le 19 janvier. Un autre chapitre de la jeunesse s'est écrit pendant mon absence.

Commentaires

Articles les plus consultés