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A contre-courant

Au collège Andaina, le patio est l'occasion pour les jeunes de partager un moment commun, hors de la classe, hors aussi des couloirs démesurément larges et longs pour passer un temps de récréation sous la pluie. C'est aussi l'occasion d'échanger librement avec les jeunes. Si j'ai un problème et un seul avec le castillan, c'est celui des expressions et il est bien évidemment difficile de déchiffrer le langage des jeunes. Déjà en France, du haut de mes vingt-neuf ans, je ne risque de ne plus être à la page de ce qui se dit dans les cours de récré. Heureusement, la marionnette de Nikos dans les Guignols me permet de ne pas trop décrocher.

Nous sommes foncièrement latins


J'évoquais il y a déjà quelque temps l'existence de nombreux détails qui différenciaient notre culture, entre la France et l'Espagne. Même si je demeure (et un peu fièrement) un éternel incompris, j'ai compris que cette culture était probablement commune dans tout le sud de l'Europe. Cette culture est forcément latine (expression des sentiments mais plus basiquement protestations à tout va et klaxonnage à outrance dans les rues) même si je ne m'aventurerai pas trop loin. Alice, ma colocataire depuis désormais plus de cinq mois, représente l'Italie, un pays où je n'ai encore pas mis les pieds (par anomalie) ! Je me fie aussi sur mon vécu en Espagne pour affirmer cela.

De nombreux détails dans une tonne de jeux communs, parmi les plus populaires et les plus courants. Au tout premier rang, l'omniprésent et omnipotent fútbol. Plus encore qu'en France, il écrase tout ici dans les conversations, masculines s'entend. Car les filles s'en préoccupent peu, ou alors lorsque ces joueurs sont de véritables beaux gosses... Cesar et Javier Fernandez, respectivement élèves de 4°ESO (2nde) et de 2°ESO (4ème), sont de véritables mordus mais ne jouent pas. Chaque jour, j'ai droit à la chronique, à l'historique et aux pronostics - à tel point que si je ne vois pas le but de Pedro, de Villa, de Messi ou de Cristiano Ronaldo, je passe pour un inculte ou pour un pauvre sans moyens. Encore pire si Benzema vient à marquer, car il est Français... Cinq mois de colocation donc mais aussi cinq mois pour faire comprendre que malgré une saison qui vire à l'eau de boudin, je roulais bien pour l'AS Saint-Etienne et non pour l'Olympique de Lyon.

Une autre histoire de derby


Hier, le petit Guille, de 6° EPO (CM2), portait le maillot du Celta Vigo, qui devrait bientôt retrouver la Liga et par conséquent le fameux derby galicien face au Deportivo La Corogne. Au cours de ma conversation avec la secrétaire bonne à tout faire du collège, j'ai compris l'enjeu de ce derby entre deux villes rivales. J'évoquais plus haut une culture commune mais de nombreux détails qui diffèrent entre France et Espagne. La différence principale entre le derby galicien et le derby rhônalpin est qu'il met aux prises deux villes parfaitement galiciennes, ancrées dans une même région, même si l'une est orientée au nord et l'autre à l'ouest. Les tailles des villes sont comparables et les populations rencontrent les mêmes difficultés. Evidemment, l'autre secrétaire bon à tout faire vient mettre son grain de sel en évoquant une différence climatique... qui explique sans doute la frilosité des gens des Rías Altas (nord) face à ceux des Rías Baixas (sud). La secrétaire m'expliquait ainsi que la rivalité était terrible, para matar, et je me remémorais la seule fois où j'avais vu un jeune homme vêtu de la tunique de l'OL déambuler dans la Grand'Rue (la principale artère de Saint-Etienne pour les lecteurs non stéphanois). Autres points communs, le Depor et le Celta ont connu leurs heures de gloire en même temps, avec des joueurs de renommée internationale (Rivaldo, Mostovoï, Maurice, Makelele, Bebeto, Pauleta...) et sont aujourd'hui à la lutte pour se maintenir ou accéder à la Liga. Lyon et Saint-Etienne tout comme leurs deux clubs fanions sont incomparables.

Avec la secrétaire, nous avons aussi évoqué les albums Panini, qui n'existent pas que pour le football. Dans la version Liga, elle m'a expliqué que les vignettes de Lionel Messi et de Cristiano Ronaldo étaient extrêmement rares... et de fait extrêmement recherchées par des petits qui n'ont d'yeux que pour ces deux vedettes, au talent indiscutable mais véritables stars des médias. Evidemment, difficile d'échanger la vignette du petit gaucher argentin ou du feu follet portugais contre un joueur d'Hércules ou de Levante...

Aujourd'hui, au cours d'une partie improvisée, j'ai pu mettre des bâtons dans les roues du toque, qui se joue chez les plus petits. Daniel Mouzo, de 4° ESO, qui lui n'est pas incompris mais incompréhensible, a alors marmonné "Ah, el francés..." lorsque je suis venu chiper nombre de ballons devant mon propre but. La défense, d'autant plus lorsqu'elle est collective, ne fait décidément pas partie du bagage de ces sportifs en herbe. Car même lors du cours de balonmano (handball), dans les jeux en opposition, j'étais bien souvent le seul à protéger mon gardien de but. Bizarre fut ainsi la partie où j'avais l'impression de devoir défendre seul face à quatre ou cinq joueurs, lorsque le gardien n'avait pas déserté son but... et vice versa de l'autre côté ! Peu de ballons volent, peu de joueurs courent, le ballon circule. Lors des matches de baloncesto (basketball), il y a un peu plus de défense. Vous aurez remarqué à la lecture des mots en italique que le castillan a pris l'habitude de tout traduire, jusqu'au mot anglais watt qui donne watio.

Avec quelles règles joue-t-on ?


Parce que je ne veux pas que le fútbol écrase mon blog, je vous conte l'autre patio, où Marusha propose d'encadrer après chaque déjeuner les jeunes qui veulent participer à des jeux de cartes ou de société. C'est l'occasion aussi pour moi d'exercer d'autres talents de l'animateur et d'expliquer les règles françaises du jeu... en espagnol. La directrice ne m'entend heureusement pas puisque la consigne est de tout le temps parler français. Je fais des efforts certes mais je vois mal des jeunes tout le temps écouter le français... Ainsi je marque bien la différence entre le cours de langues où le français est roi et le reste du temps. Il n'y a que deux exceptions : la présence d'Enrique, dont la grand-mère est française, et de Vicky, dont la mère est helvète. Ces deux jeunes de l'école primaire comprennent donc parfaitement le français, même s'ils s'expriment beaucoup plus en galicien, et aspirent ainsi naturellement à devenir quadrilingues. Evidemment, le lundi au comedor (cantine), c'est un régal de les motiver dans la langue de Molière...

J'en allais conter les règles du Président mais après quinze minutes d'explication, j'ai compris que l'équivalent existait en Espagne, tout comme le parchis (jeu des "petits chevaux") ou encore le juego de la oca (jeu de l'oie). Les différences sont nombreuses. J'espère ne pas oublier de vous montrer le futbolin (baby foot) aux couleurs du Barça et du Real Madrid. J'ai eu un coup de coeur, à l'occasion d'un rangement monstre dans la salle des professeurs, pour O Principiño ("Le Petit Prince"), l'oeuvre d'Antoine de Saint-Exupéry traduite en galicien. Je passerai sur les nombres de fois où les ados aux hormones bouillonnantes me demandent si j'aime les femmes, si j'ai déjà couché, quelle est la professeur la plus belle ou encore si je fume... quand ils ne vont pas eux-mêmes se cacher dans les toilettes des filles, baisser leur pantalon, chanter en classe ou tenter de dérober un ballon de foot chez les petits.

Le Petit Prince en galicien (Centro Concertado Andaina)
Le Petit Prince en galicien (Centro Concertado Andaina)
21 février 2011

J'ai clos le long chapitre d'Andaina, du moins pour cet article. C'est un petit monde, un petit village, où tout le monde se connaît, où les ados testent les adultes, parce que ce sont des ados et qu'ils ont besoin de repères. Alors oui tout va bien même si chaque jour des milliers de petites choses se passent et dont on finira par rire au mois de juin.

Lorsque l'on vit à l'intérieur d'un milieu clos, et même si l'on ne vit pas enfermé dans une bulle, on éprouve le besoin fort légitime de sortir pour s'aérer. Si j'ai compris une chose au cours du SVE, à l'étranger et avec la famille à mille cinq cents kilomètres, c'est qu'il est possible de vivre à contre-courant mais pas contre nature. L'étiquette de Français vous colle peu ou prou à la peau, depuis le premier jour, parfois véritable richesse, parfois encombrante. C'est en ce sens que l'on se différencie de la population locale, parce que votre quotidien, votre domicile, n'est que temporaire - contrairement à tous ces gens qui n'ont pas, du moins en apparence, cette vision de l'exotisme - et que tôt ou tard il faudra rentrer. Le verbe "faudra" n'est pas à considérer ici comme un regret mais comme la fin inexorable d'une histoire entamée en septembre et qui approche, comme une lumière à l'horizon.

Uxes, une porte ouverte sur un ailleurs


Aller à contre-courant, c'est aussi partir à la découverte de l'ordinaire, ce qui n'est pas clinquant mais qui appartient pour autant à tout le monde. C'est tout aussi enrichissant. Ainsi fut donc le cadre de deux sorties de fin de semana, à Uxes et à Padrón (ainsi qu'à A Esclavitude, un petit village sur la route du Portugal). Que trouve-t-on à Uxes ? Rien, le village n'apparaît dans aucun guide touristique. Il s'agit du premier arrêt du train sur la ligne La Corogne - Vigo, dans une petite gare sans guichet. Je vis depuis 1990 aux portes de Saint-Étienne, dans une campagne ordinaire, où il ne se passe presque rien. Je voulais ainsi prendre l'air dans un cadre de vie qui me ressemble, où j'ai trouvé une bande d'ados jouant au foot (encore !) ou vagabondant à vélo en faisant un nombre incalculable de tours sur la même place rénovée et goudronnée. Il y avait une maison en briques, dont le toit était déjà terminé, et des collines à perte de vue, boisées. Les deux tunnels franchis par le train avaient mis ce lieu hors de portée, à neuf kilomètres de la plage de Santa Cristina. Pourtant, passer devant une petite chapelle intacte, croiser des gens bricolant, des jeunes sans but m'a complètement rappelé les campagnes de la Haute-Loire, qui ne sont pas hors du temps.

Car il y a bien de la vie à Uxes, où vivent ces Corognais qui sont devenus adeptes de la péri-urbanisation. L'horizon ne donne cependant que sur des collines et sur l'autoroute de l'Atlantique, qui met le cap au sud, jusqu'aux confins du Portugal. Pour rejoindre La Corogne, j'avais embarqué l'appareil photo numérique et pris des photos du plan avant de partir, ce qui fut fort utile. Malgré la boussole, il n'y a pas toujours de chemin... pour retrouver son chemin. En montant une pente raide, l'horizon s'est éclairci à l'ouest et a laissé apparaître l'infinité de l'océan, tandis que je suis tombé nez à nez sur un lotissement pavillonnaire dont il ne manque que l'inauguration. Prévu probablement pour les étudiants, il s'agit d'une suite de petites maisons, qui n'ont pas de britannique que les briques. J'ai été surpris par la saleté de l'endroit environnant tant les déchets semblent faire partie intégrante du décor. Le tri sélectif est pourtant instauré, encore faudrait-il pouvoir avoir accès à des emballages spéciaux pour les déchets organiques. Face à la quantité de gens au chômage, ou à temps partiel, je reste surpris devant la quantité de travail potentiel en faveur de l'environnement. Quand à la culture du covoiturage, je ne la vois pas pratiquée en dehors de mon propre cas, où je bénéficie de l'assistance des professeurs pour me rendre au collège trois jours sur cinq dans la semaine !

Comme à Betanzos mais dans un tout autre style, l'arrivée en "ville" ou dans le "monde vraiment civilisé" est assez brutale. Je suis sorti de la campagne et j'ai atterri directement à Culleredo, commune limitrophe de La Corogne où est situé le collège Andaina. La vue s'est complètement dégagée jusqu'à s'ouvrir totalement sur la deuxième ville de Galice et sa proche banlieue, en intégralité. Un endroit idéal pour jouer de la guitare entre amis, assez romantique, et peu éloigné du centre de tennis municipal proche.

Padrón, sur la route du Portugal


La Fondation Paideia avait convié ses volontaires à faire le point sur les démarches en cours concernant le SVE (je ne sais pas si ce fut le prétexte pour partager un repas en crêperie en commun, ou l'inverse). A cette occasion, j'ai pu retrouver Anete, volontaire lettone qui achève son projet à A Esclavitud dans deux semaines. Nous avions déjà convoyé à Vigo. Padrón est la ville la plus proche, à 5 km au sud. Elle compte neuf mille habitants, ce qui fait tout de même dire aux locaux qu'il s'agit d'un pueblo (ce que l'on peut traduire par village, petite ville, bourg ou bourgade). Padrón est la patrie de Rosalia de Castro, poétesse contemporaire et de Camilo José Cela, prix Nobel de Littérature en 1989. La petite ville est connue dans toute l'Espagne par ses piments verts, fameux en été. L'occasion était belle d'aller faire un tour au marché dominical, réputé, où les marchands sont magnifiques de véracité et d'enthousiasme. Les poissons semblent avoir été pêchés dans la Ría de Arousa toute proche, tout comme les poulpes. Anete a retrouvé une famille éminemment sympathique, dont le fils est reparti travailler à Majorque, en hôtellerie, le lendemain.

A l'intérieur du marché couvert, le poisson est frais (Padrón)
A l'intérieur du marché couvert, le poisson est frais (Padrón)
27 février 2011

Padrón est petite, un peu plus que Betanzos mais ne manque pas de charme. Le jardin botanique mérite un coup d'oeil pour le soin apporté aux différents arbres et il fait vraiment bon flâner dans le centre historique. Le Monte San Gregorio donne des opportunités aux randonneurs et aux cyclistes de pratiquer leur sport favori dans un cadre partiellement sauvage, beaucoup plus en tout cas que les très beaux parcs de Santiago. Padrón est ainsi plus qu'une ville-étape sur la route du Portugal et j'ai eu de nombreuses sensations agréables en la traversant. La route de Tui rappelle la Nationale 7. Les montagnes environnantes sont aussi dignes de la Vallée du Rhône, d'autant plus que le feu criminel a sérieusement sévi durant l'été 2006. La replantation n'est pas pour autant massive, et de nombreux sommets sont partiellement ou totalement dénudés, ce qui donne un autre air méditerranéen à l'ensemble. A Esclavitude, au nord, est un petit village-rue, qui n'a qu'un seul petit magasin d'alimentation et une belle église. Anete vit là, en compagnie de Chenja, une autre volontaire allemande et d'ici dix jours il faudra parler de tout cela au passé. Le lieu est idéal pour passer paisiblement quelques jours de vacances mais pour vivre toute une année, il faut s'accrocher, spécialement quand il pleut.

Ainsi en va la campagne ordinaire : elle est en soi une échappée, un lieu de ressourcement physique, moral, spirituel mais qui peut avoir le don de très vite "foutre le plomb", surtout sans voiture ou, plus écologiquement parlant, sans bicyclette... Je ne parle pas de la pluie. Le temps ne s'est arrêté que dans le cimetière d'Iria Flavia, ancien nom de Padrón, où l'église semble veiller sur les morts. Ici un adorable vieux toutou abandonné, là un chat siamois qui se cache au moindre bruit... voici les traces de vie, tout comme ce linge pendu aux deux cordes d'étendage, qui surplombe un vieux mur de pierres laborieusement conservé. Uxes, Padrón, A Esclavitude auront ainsi marqué à leur manière le SVE, dans des doux moments de calme partagé, pour le corps, pour l'esprit, pour écrire un autre chapitre qui ne sera pas le plus spectaculaire mais qui a toute sa place dans ce beau livre galicien.

Le Portugal, c'est la prochaine étape et probablement l'étape reine de ce SVE. Je salive déjà à l'idée de vous conter le train trip La Corogne / Vigo / Porto / Lisbonne /Madrid entre les 5 et 9 mars.

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